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Palais et Jardins  souvenirs d enfance au Maroc

Palais et Jardins

David Elmoznino

Traduction, adaptation et annotations
Jacob-Rony Ruimy

Récits – Table des matières

00 – Préface du traducteur

Première partie

01 – Le jour du couscous
02 – Le veau parfumé
03 – Le hammam
04 – Zahra, l’autre mère
05 – Amour interdit
06 – Intifada à Marrakech
07 – Palais et jardins
08 – Lucas qui n’est pas né
09 – Le premier pécheur marocain
10 – La femme du tailleur

Deuxième partie

11 – La lune et le sou
12 – Doctoresse privée
13 – Miracle à Ramadan
14 – Un colis du Maroc
15 – Malad(i)e d’amour
16 – Place du marché
17 – L’oreiller
18 – Fassoulia, le ragoût de fayots
19 – David et Goliath
20 – Drapeau Sang et Encre
21 – La colombe de la paix

Préface du traducteur

David Elmoznino est né à Mogador-Essaouira, au sein d’une communauté juive “importante, unie et active, au grand florissement culturel, avec une tradition ancestrale d’une grande richesse pieusement transmise d’une génération à l’autre” (récit, le Jour du Couscous). Le Judaïsme marocain y est décrit comme “particulier, par la ferveur de sa foi, sa vie religieuse ardente et chaleureuse, ses traditions judaïques profondément ancrées dans le patrimoine spirituel, fortement imprégné par l’idéal de Sion, à l’égard duquel une grande nostalgie germait dans le coeur des membres de la communauté.”

Les origines de la ville Mogador-Essaouira, remontent à l’époque où Carthage, en expansion et à la recherche de mouillages propices, y installe échelles et comptoirs tout en s’appuyant sur ce poste avancé riche en eau potable pour poursuivre ses percées vers le Cap-Vert et l’Equateur. Plus tard, au IIIe siècle avant notre ère commune, les berbères s’y organisèrent en monarchie, avant de passer, lors des guerres puniques, sous influence romaine qui fit du royaume berbère une province romaine, la Maurétanie tingitane.

Les Portugais – qui connurent dès le XVe siècle un âge d’expansion commerciale et coloniale planétaire, (au Maroc : Ceuta, Tanger, Mogador, Mazagan, Larache…) – érigent une forteresse en 1506 sur l’ordre du roi du Portugal Manuel 1er (la cité portugaise à Mazagan-Mazagão fut érigée la même année) et lui donnent le nom de Mogdoura, Mogador en français, vraisemblablement une traduction-déformation en portugais de Amagdoul en Mogdoura. On parle aussi de Sidi Megdul, saint patron de Mogador et des environs, ayant emprunté son nom à celui de la région. Pour Omar Lakhdar, Mogador serait issu du mot Migdol, d’origine hébraïco-phénicienne, qui signifie “petite forteresse” (Omar Lakhdar ” Mogador : Son étymologie judéo-berbère”), un rapprochement attesté par de récents fouilles archéologiques révélant la présence d’un comptoir phénicien d’avant les Crétois, les Grecs et les Romains. (Omar Lakhdar “Sur les traces de Castello Real à Amagdoul “).

D’autres auteurs tel André Jodin (Mogador, comptoir phénicien), n’hésitent pas à affirmer, démonstration à l’appui, que les deux vocables Essaouira et Mogador ne font que rapporter la nature d’une même signification étymologique, à savoir lieu fortifié, fortification.

David Bensoussan, dans son livre “Le Fils de Mogador”, considère quant à lui toutes ces hypothèses d’un regard teinté d’un profond scepticisme: Il y a des personnes qui peuvent se gargariser d’une telle étymologie à longueur de temps. Tout y passe : Tanger, Fes, Gibraltar, Ifrane, Sijilmassa et même Mogador dont le nom découlerait de Migadl (Migdol en tenant compte de l’accent phénicien) signifiant tour. De telles conjonctures donnent le vertige mais certains semblent y croire ferme. ?

L’histoire des Juifs du Maghreb se perd dans la nuit des temps. La présence juive à Mogador-Essaouira et plus généralement en terre maghrébine, remonte à des âges très reculés selon historiens et chercheurs qui s’accordent à avancer le chiffre de deux bons millénaires, voire à faire remonter leur installation à l’époque du premier Temple et de la première diaspora qui a suivi sa destruction par Nabuchodonosor (VI? siècle avant notre ère commune).

Plus près de nous, en ce XVIIIe siècle des Lumières, les Juifs de Mogador-Essaouira, bénéficient du statut de négociants du roi ou de représentants consulaires, une fonction d’intermédiaires entre le sultan et les puissances étrangères. Le titre de Toujjar Es-Sultan, Marchands Royaux, leur fut attribué vers 1785 par Sidi Mohamed ben Abdallah leur accordant ainsi des privilèges économiques et politiques importants. (Document Icomos, réf. 753rev, “Essaouira-Maroc”). Le Sultan soucieux de développer des relations commerciales et d’établir des liens consulaires avec l’Europe, utilisa la communauté juive à cet effet tout en lui octroyant avantages et sécurité.

En 1765 – année de la création de la ville actuelle – le sultan alaouite Sidi Mohammed ben Abdallah décide de construire un port qui deviendra, sous le nom de “port de Tombouctou”, l’un des ports les plus importants du pays. Il installera sa base navale à Essaouira et la dotera de tous les outils nécessaires à asseoir son autorité. Le Sultan utilise la communauté juive pour établir des relations avec l’Europe et organiser des activités commerciales. Il invita tous ses membres à participer avec leurs concitoyens musulmans au développement de ce port au commerce actif et ouvert.

La ville connut une grande prospérité, jusqu’au XIX Siècle, grâce notamment, à l’importante communauté juive riche de 17 000 âmes (pour quelques 10 000 musulmans). Une communauté qui suscita un commerce florissant dans ce caravansérail accueillant, où se croisaient les caravanes venues d’Afrique, chargées d’or, de bijoux, d’épices d’ivoire, gomme, plumes d’autruche, sel, poudre d’or et d’esclaves.

Après le grand courant d’exode entamé dès les années soixante, l’un des plus massifs de ce XX siècle, il ne subsiste aujourd’hui à Essaouira et dans tout le Maroc, que quelques centaines de familles juives éparses et le souvenir d’une longue histoire millénaire de co-habitation, jalonnée de bouleversements historiques et de transformations géopolitiques. Une mémoire collective englobant des siècles de culture partagée, d’enrichissements issus d’apports extérieurs liés souvent à des pages dramatiques de l’histoire, telle l’expulsion – la plus importante – des Juifs d’Espagne en 1492, une parmi tant d’autres.

David Elmoznino est né à Mogador-Essaouira en 1944, il fit sa Aliya en Israël à l’âge de 10 ans, une Aliya qu’il évoque par petites touches délicates dans le récit, Doctoresse privée. Dans cette collection de récits aussi divers que variés, David Elmoznino nous livre quelques-uns de ses souvenirs d’enfance longtemps enfouis dans sa mémoire d’enfant. Des pages écrites d’une seule traite, après un voyage-pèlerinage au Maroc qu’il retrouve bien des décennies plus tard et qu’il évoque dans le récit Fassoulia. C’est alors que s’éveillent en lui nostalgie, réminiscences, voix et échos de ce passé-récent et que remontent à la surfaces images, odeurs, sensations enfouies dans la mémoire pure de l’enfance.

David Elmoznino traite ses récits à la manière du conteur oriental, qui raconte ses histoires au gré de l’inspiration du jour, de l’étincelle de l’instant et de la fulgurance des images jaillissant librement de la mémoire. Si les récits prennent vie dans des décors pittoresques et truculents, riches en ornements et couleur locale, épicés d’odeurs et de flagrances, accompagnés de voix, de sons, de bruits, de résonances, chargés d’émotions englobant joie, tristesse et humour, ce sont également des décors d’où soudainement jaillissent évènements forts, coups du sort, deuils et tragédies, des destins ballottés sur la mer agitée des évènements de la vie, des destinées confrontées à l’irréversible et évoluant parfois au gré des grands bouleversements de l’histoire.

Les deux premiers récits, enrobés d’humour et de clins d’oeil complices, nous plongent dans la vie de tous les jours, dans la quiétude des jours heureux. Le destin poignant de Zahra nous émeut jusqu’aux larmes, celui de Solika Hatouel nous bouleverse jusqu’au fond de notre âme. Les amours attendrissants de Ali et de Salma nous réconfortent par tant de pureté et de candeur, l’appendicite du jeune enfant David, permet au narrateur de faire un saut dans le temps et de mettre côte à côte le jeune garçon musulman allongé près de lui dans un lit d’hôpital au Maroc et l’autre enfant victime de l’intifada allongé sur un lit d’hôpital à Jérusalem. Thèmes parallèles, mais replacés dans des décors et des circonstances autrement tragiques et dramatiques.

Israël, la nouvelle patrie de David et Eilat, seront le théâtre d’une série de récits où l’auteur insère dans le fil de ses réflexions, allusions et récits circonstanciés se rapportant notamment à l’intégration des communautés d’origine maghrébine dans le nouvel état, aux difficultés d’adaptation, aux rapports avec les autorités et avec les lourdeurs de l’administration israélienne. Le premier pécheur marocain et Place du Marché mêlent dans leurs trames, des destins personnels confrontés aux réalités nouvelles d’un jeune état aux prises avec les convulsions de l’enfantement.
Les dernières pages de Palais et Jardins se referment sur de lumineux symboles de liberté, d’espace, et de lumière ; la Colombe de la Paix, une note optimiste, une note paisible, incarnée par une palombe préfigurant la paix entre Israël et l’Egypte, vient clore le dernier chapitre du livre.

On a souvent dit que David racontait ses histoires avec simplicité et sobriété, dans un style littéraire dépouillé, offrant au lecteur un accès agréable et aisé à la trame de ses récits. On pourrait même ajouter que l’on y retrouve une sorte de simplicité biblique.

La langue hébraïque, pour nombre de Juifs marocains, est synonyme de langue de prières et d’enseignements liturgiques. L’apprentissage de la langue sacrée était indissociable du contexte synagogal, des cours de religions et des différentes écoles religieuses florissantes au sein des communautés juives du Maghreb.

Si de la langue hébraïque, la langue de la bible, semble vouloir se dégager une impression de simplicité, suggérée par une ordonnance de phrases succinctes et un style concis, un contenu expressif insoupçonné, en revanche, y est caché et se révélera dans une grande richesse de nuances, dans un élan descriptif d’une grande force évocatrice, émergeant au-delà de l’écriture confinée à l’intérieur d’une syntaxe sobre et restreinte.

Dans la version originale de Palais et Jardins, le non-dit, est un des points privilégiés dans le flux narratif de David, qui invite implicitement le lecteur à une sorte de complicité, au partage d’un langage familier. La force et la puissance suggestive sous-entendue dans le mot, souvent aux significations multiples, invitent le lecteur-décrypteur à une participation, une collaboration dans la perception du non-dit afin d’en dégager le sens approprié. La souplesse de l’hébreu est telle, que le sens exact d’un mot couvrant une grande palette de significations, devra se dégager du contexte donné, quitte à en revêtir un autre dans un contexte différent. Ce qui, à titre d’exemple, expliquerait, peut-être, les différences notables existant entre les innombrables traductions de la Torah dans la même langue et les innovations déroutantes apportées par le grand et regretté André Chouraqui (zal) dans ce domaine.

David nous rappelle les veillées intimes dans les foyers, le narrateur entouré, l’assistance captivée. David s’adresse au lecteur ami, au cousin, à l’oncle ou tout autre membre de sa famille et lui laisse, par la magie des espaces invisibles, toute latitude d’y insérer, à ce moment précis de vie partagée, une variation personnelle, vécue ou suggérée, ou de laisser vagabonder l’imagination sous l’inspiration d’un passage particulièrement évocateur.
Car le lecteur va peut-être reconnaître tel ou tel passage de tel récit comme étant le sien propre, peut-être va-t-il lui-même reconnaître tel ou tel personnage et céder à l’attraction exercée par le ton narratif et la concentration dans laquelle il plonge le lecteur à la découverte du monde de David.

La seule issue de survie pour Shéhérazade, résidait dans son aptitude à tenir en haleine l’unique auditeur qui tenait son destin entre ses mains. David tient notre curiosité dans les siennes et, alors que l’on pensait être en mesure de clore le récit en choeur, nous nous retrouverons devant la tournure de son cru qu’il nous a réservé pour la fin.

On serait tenté de dire, en pensant à la fatalité à laquelle était condamné Shéhérazade forcée de déployer séduction, imagination et attraction dans ses récits les Mille et une Nuits, que David, lui-même amateur de ces grandes fresques éternelles, n’a pu s’empêcher d’introduire dans ses réminiscences, cette notion de la chose mystérieuse à venir et envers laquelle notre curiosité ne peut trop longtemps résister. Aussitôt l’énigme révélée, cette même curiosité exigeante en redemande et nous fait insensiblement glisser vers la page suivante…

Cette simplicité apparente, qui se révélera néanmoins riche en pensées profondes, cache en filigrane, le témoignage d’un observateur fin, sensible et attentif aux divers courants de son temps, David retrace, à travers ses personnages et ses descriptions, quelques unes des grandes lignes historiques du lieu de l’enfance, apporte des témoignages culturels et artistiques relatifs à cette vie commune aux origines ancestrales, des descriptions précieuses et bienvenues, peignant à la manière de grandes fresques (David est aussi artiste-peintre), cette grande communauté disparue de sa réalité intrinsèque, après des millénaires d’existence et de présence en terre maghrébine. David est aussi, il faut le souligner, auteur de nombreuses créations artistiques graphiques et plastiques. Ce thème sera évoqué dans les récits, Doctoresse privée, la Femme du Tailleur et la Lune et le Sou.

Ce bouleversement dans l’histoire du Maghreb et des communautés juives du Maroc, interviendra tel un souffle puissant et fulgurant dans sa soudaineté, en un laps de temps relativement court, si l’on se réfère à l’échelle historique maghrébine. D’une part un établissement et une présence qui se compte en millénaires, de l’autre une migration massive étalée sur quelques décennies à peine.

La communauté juive marocaine est aujourd’hui éparpillée à travers le monde et continue d’exister virtuellement serait-on tenté de dire, dans la mémoire cultivée et entretenue, dans les mémoires de celles et ceux qui, dans un souci de sauvegarde de cette immense richesse, de ce patrimoine unique en son genre, s’efforcent de garder présente cette somme de vies, de destinées, d’us et de coutumes, de traditions et de modes de vies, sous les formes les plus diverses, prêtes à être transmises d’une génération à l’autre.
C’est du moins l’espoir qui nous en reste, le voeu que nous formulons tout en agréant le caractère inéluctable de la marche du temps, de l’ouverture vers des horizons nouveaux, vers l’intégration de nouvelles réalités et de nouvelles modalités régissant notre monde actuel.
Première partie
Le Jour du Couscous
Lors de mon enfance, j’attendais avec une envie intense et un désir impatient, la venue de certains jours spécifiques de l’année : la Soirée du Seder1, Rosh Hashana2, le Repas d’Interruption3, mon anniversaire et le “Jour du Couscous”.
Pour les fêtes juives, j’adresse mes remerciements les plus vifs au Tout Puissant, pour mon anniversaire, à mes parents et pour les journées couscous, aux souverains musulmans du Maroc, qui ont fait construire à l’intention des Juifs, des Ghettos entourés de hautes murailles, dont on verrouillait les portes à la tombée de la nuit et sur lesquelles des gardiens veillaient. Si les musulmans n’avaient pas eu l’idée d’ériger des Mellahs, nom local attribué au ghetto, la tradition “Jour du Couscous” n’aurait pas pu naître et je n’aurai eu ni l’opportunité ni la possibilité d’apprendre à mieux connaître les gens et leurs pensées.

La ville de Mogador, où nous avons vécu, fut fondée par le Sultan Muhammad Ibn Abdallah en 1760. Le deuxième nom de la ville est Essaouira, qui signifie “photo, image”. Mogador est considérée comme une cité très belle parmi les villes de la côte, elle porte aussi le nom de “Ville Blanche” en raison de la couleur de ses maisons blanches chaulées selon les directives du Sultan.

Mogador vivait une communauté juive importante, unie et active. La majorité des Juifs habitaient “El-Mellah” auquel ils accordaient une grande importance et auquel ils réservaient une place particulière au sein du Judaïsme marocain, en raison notamment de ses belles maisons stylisées, de ses ruelles étroites et rectilignes. Le nom “El-Mellah” ou “Mellah” fut attribué au quartier juif, car celui-ci se trouvait à proximité des palais royaux et l’étymologie du mot “Mellah” remonte au titre de “Mellekh”4. Les quartiers juifs furent construits dans le voisinage immédiat des palais des monarques régnants et jouissaient ainsi de la protection traditionnelle que leur accordait ses derniers. C’était là un privilège certain pour tous les habitants du Mellah, préservés ainsi de toute violence venant de l’extérieur.

Depuis le premier jour de sa construction, l’unique entrée du Mellah était défendue par un lourd portail en fer que l’on verrouillait soigneusement au coucher du soleil, à l’aide de cadenas, de barres de fer transversales enfilées sur toute la largeur des vantaux, d’une Mezouza5 à l’autre, interdisant de la sorte, toute entrée et toute sortie. Au pied de ses hautes murailles, des gardiens armés de vieux fusils turcs veillaient à leur poste.
Ces deux éléments d’infortune, d’une part la concentration d’une population et d’autre part son isolement, ont finalement joués un rôle déterminant dans le développement de la communauté juive, favorisant un grand flétrissement culturel, l’émergence de nouveaux rites, d’usages et de pratiques juifs, le maintien d’un particularisme pour la collectivité et l’établissement d’une tradition ancestrale d’une grande richesse, pieusement transmise d’une génération à l’autre.
Pour toutes ces raisons, le Judaïsme marocain s’est distingué par la ferveur de sa foi, sa vie religieuse ardente et chaleureuse, ses traditions judaïques profondément ancrées dans le patrimoine spirituel, et fut fortement imprégné par l’idéal de Sion, à l’égard duquel une grande nostalgie germait dans le coeur des membres de la communauté. Qui pourrait ressentir l’isolement et l’éloignement lorsqu’il est enfermé avec ses pairs dans le ghetto ? Et qui serait en mesure, dans une telle situation, d’éviter ces nostalgies envers l’idéal de liberté représenté par Sion ?
Néanmoins, en attendant la réalisation de ce rêve, d’arriver à Sion et de voir s’ouvrir les Portes du Royaume, la communauté juive continuait à vivre dans une promiscuité génératrice d’une grande intimité.
De tous les désagréments susceptibles de surgir d’une telle situation, une tradition unique en son genre a fleurit, une espèce de culte, un rituel, qui eut lieu toutes les fins de mois, dès la tombée de la nuit : le jour du Couscous !

Comme prélude à l’évènement festif, les préliminaires en vue de cette journée particulière débutaient bien avant la date fatidique, par l’achat de légumes frais, de viande d’agneau, de viande de boeuf, de condiments différents et variés et même par l’achat de denrées onéreuses supplémentaires que l’on ne pouvait guère se permettre d’ordinaire. En prévision de la journée couscous, ces dames se procuraient également une grande quantité d’amandes et de noix que l’on trouvait à profusion et à bon prix au Maroc. On s’en servait pour confectionner la plupart des gâteaux, une pâtisserie à laquelle s’ajoutait l’eau de rose, du sésame et du miel. Mais toutes ces bonnes choses n’étaient que garnitures à côté du mets principal – le plat central, le plat de résistance : le Couscous Del S’heub, le couscous aux fines herbes, aux verdures.

? David, apporte-moi de la lavande,
me disait ma mère, ce qui avait le don de me remplir d’excitation. ? Encore quelques jours avant le couscous, encore quelques jours avant le couscous !?
Cette spécialité de couscous exigeait un assaisonnement minutieux, un mélange secret et particulier d’épices et d’aromates, l’usage de simples, dont la verveine, la scrofulaire et la lavande. Celle-ci était bien évidemment de mon ressort, elle poussait sur une plate-bande près de la maison d’où elle distillait ses senteurs au loin.
Le couscous aux fines herbes, servi uniquement dans les cercles féminins, était reconnu comme une préparation aux vertus stimulantes et s’apparentait à un élixir d’amour. Pour les ménagères que l’on invitait à l’occasion de ce repas et pour toutes leurs amies, la journée couscous était assimilée à une journée de fête, une journée fériée officielle. C’était le jour du Grand Jugement, de l’examen de Conscience et de l’Introspection, de conversations, de bavardages et de babillages avec leurs coreligionnaires féminines, les seules à les comprendre réellement, les seules avec qui il leur était possible d’aborder certains sujets délicats.

Les préparatifs du festin débutaient aux petites heures de l’aurore bien avant le lever du jour. Ma mère allumait la lampe à huile, retroussait ses manches et, croisant ses jambes potelées, s’asseyait sur un tabouret petit et bas au milieu de la cuisine. Moi, qui ne me réveillait qu’au seul son “Jour du Couscous”, je m’empressais de la rejoindre et de lui apporter mon aide.
La préparation d’un couscous exige beaucoup d’attention et d’efforts, de doigté et de savoir-faire. Pour commencer, il faut, avant toute chose, préparer les grains de couscous : ma mère versait le contenu de quelques verres remplis de semoule dans une grande soupière en cuivre et réservait à côté d’elle un récipient plus petit contenant un mélange d’eau, d’huile et de sel. Elle s’en servait pour humidifier les grains de semoule qu’elle malaxait alors d’un mouvement rotatif expérimenté, ses mains courant et roulant avec un art consommé sur les grains naissants. Elle les saupoudrait alors d’une cuillerée de farine, les passait au tamis – El Gharbal, un crible en fer à gros trous – au-dessus d’un autre récipient qui, en l’espace d’une heure, se remplissait de grains de couscous dorés et transparents.
Au fil des années, j’essayais de me frotter à cette science et me hasardais, lors de mémorables expériences, à la confection de grains de couscous. Ma mère regardait avec indulgence les grumeaux qui surgissaient sous les paumes de mes mains, souriait, me réconfortait et m’encourageait en disant que la réussite sera sûrement au rendez-vous le mois prochain.

Rachel, notre proche voisine que j’aimais beaucoup, venait chez-nous aider ma mère et m’apporter ainsi une délectation de plus dans la fête. C’était une femme de grande taille, la quarantaine, habillée d’une légère robe fleurie. Elle s’asseyait sur une petite chaise en bois, étendait ses jambes devant elle, posait sur son ventre un récipient plein de légumes et les pelait avec un petit couteau qui disparaissait entre ses doigts grassouillets. Ces légumes se retrouvaient plongés dans une marmite, la partie basse du couscoussier, dans laquelle on ajoutait les autres ingrédients, des pois-chiches, la viande de mouton, les courgettes, de l’eau et les condiments.
Finalement, ma mère et Rachel soulevaient la marmite chargée et la déposaient au-dessus du Kanoun, le foyer en terre cuite, préalablement chauffé aux braises de charbon de bois. La lourde marmite mijotait allégrement à petit feu, la maison se remplissait d’odeurs affriolantes. Alors que la bonne chère mitonnait, Rachel s’en allait préparer une bonne théière remplie de menthe qu’elle se disposait à déguster en compagnie de la maîtresse de maison.
? Rina, en quoi puis-je encore t’aider ?? demandait Rachel à ma mère.
? J’ai préparé hier des tresses au miel, des croissants à la pâte d’arachide, des cigares sucrés et de la Baklawa6 !?, lui crie ma mère depuis la cour.
? Tu as pensé à tout, félicitations !? la complimente Rachel,
? moi ma spécialité c’est les massepains à la pâte d’amande, je vais t’en préparer des gâteaux, de délicieux petits massepains colorés, appétissants. Pousse-toi, pousse-toi je ne peux pas travailler dans un espace aussi étroit, j’ai besoin de beaucoup de place autour de moi !?.
Et Rachel s’installait pour préparer ses massepains.

La marmite continuait à ronronner répandant une douce chaleur enveloppante qui gagnait insensiblement l’humeur de ma mère et de Rachel.
? Rina as-tu invité Freiha ??
Rachel venait subitement de penser à un sujet qui suscitait en elle quelques inquiétudes. Freiha sortait d’une diète, arborait une silhouette de rêve et risquait de lui voler la vedette.
? Je l’ai invitée, je l’ai invitée…? dit ma mère tout en l’encourageant Rachel d’un :
? …nous savons toutes qu’après la fête, elle ira se servir discrètement à la cuisine ! ?
? Et Sultana, qui vient d’accoucher, l’as-tu invitée ? ?
? Je l’ai invitée, je l’ai invitée, mais je n’ai pas l’impression qu’elle s’est rétablie de ses couches, voilà quarante jours qu’elle est alitée. Ces voisines la dorlotent comme elles le peuvent, lui apportent des sucreries pour la fortifier, des amandes, des noix, du sésame, du miel, toutes choses censées enrichir son lait. ?
? Mais, où est Fatima… ??
Rachel regarde autour d’elle, préoccupée,
…elle devrait être rentrée au Mellah avant la tombée de la nuit ! ?
En fait, Rachel n’a guère le temps de s’alarmer outre mesure, dans la marmite le met délicat bouille déjà. Elles quittent leurs postes respectifs prêtes à poursuivre la tâche entreprise.
Elles fixent le Keskes, la passoire à vapeur remplie de grains de couscous dorés, sur le dessus de la marmite et patientent jusqu’à ce que les grains gonflés soient saturés d’eau. Une fois prêts, les grains chauds sont alors transvasés et dressés dans un grand plat à servir évasé, que j’atteignais en rampant silencieusement sous la table. Surtout ne pas se faire prendre.
Je me servais à ma guise, me régalais et dégustais en toute discrétion.

Le soir vint. Rachel, en rentrant chez elle pour s’habiller, passe près de moi et me caresse les cheveux. Ma mère sort de la douche, vêtue d’un Caftan propre, coloré, prête à aller accueillir ses amies. Elle me met au lit et me fait promettre mille et une fois que cette fois-ci je ne quitterai pas ma couche pour aller écouter aux portes. Je promis tout ce qu’elle voulait – encore un voeu pieux.
Comment me serait-il possible de m’endormir alors que les évènements les plus intéressants et les récits les plus secrets me tendent les bras ? Les premières invitées arrivent, accèdent à la grande place aux murs blancs du vaste patio, spacieux et généreusement éclairé par des lampes à acétylène. Ma mère les accueille chaleureusement, leur désigne les divans à matelas-doubles alignés le long des parois et les invites à y prendre place, avant d’aller ajouter des amandes pilées au couscous.
Les grains de couscous tendres, chauds et dorés semblent fondre entre les paumes de ses mains. Elle dépose alors les légumes, la viande et les pois chiche au milieu du grand plat en faïence brune. Aux dames qui se sont rassemblés sur la grande place, le fin régal est enfin servi, le jour du couscous est arrivé.

Silencieusement, comme un chat de gouttière, je me faufile vers la grande cour. Je vois ces dames se regrouper lentement – toutes parées de Caftans colorés, brodés de fils dorés, joyeuses, heureuses – accédant à la grande place en chantant et en dansant.
Leurs chants portent au loin. Pour tout habitant du Mellah, il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui, c’est le jour du couscous. De ma cachette je vois arriver Léa, une jeune fille de dix-sept ans encore célibataire. Léa, revêtue d’un Caftan rose enlace ma mère et l’embrasse. Elle jette un regard circulaire sur les mets servis dans des plats en argent, survole le tapis berbère étendu au centre de la cour et lui dit :
? Rina, bénies soient tes mains ! ?

Rachel a troqué sa robe colorée contre un Caftan vert olive moulant, d’où jaillissait une gorge généreuse, opulente et merveilleuse. Elle alla prendre place aux côtés de Léa. Derrière elle, arriva Sultana, la femme en couches. Selon toute vraisemblance, elle a réussi à s’extirper de son lit malgré son état de faiblesse. La belle Sultana à la peau blanche au grain pur, aux grands yeux verts, s’assit pesamment. Quarante jours après l’accouchement, elle était visiblement encore en convalescence. Elle était calme paisible et souriante et de toutes les filles, elle, je l’aimais vraiment.
Et, bonne surprise, Fatima la belle, l’amie musulmane, est aussi arrivée : pure, les yeux immense, noirs, plantureuse et saine. Elle voulait être de la fête et vint, les mains chargées de plateaux de pâtisseries, de gâteaux et de sucreries : de la Shebakia7 et de différents sablés, Ghoriba. Elle embrasse ma mère et lui demande pourquoi ne pas augmenter le volume du tourne-disque. ? sa suite, Penny et Simha font leur apparition. Les écorchées, leurs maris s’évertuant à leur rendre la vie bien amère. Enfin c’est le tour des dernières venues, Sarah, Freiha et Haviva, marquant ainsi l’ouverture de la soirée et l’inauguration de la première phase des réjouissances.

Le fumet délicat qui montait du patio faisait son effet. J’avais l’eau à la bouche et entendais mon ventre grouiller de sucs. Je me glissais vers la cuisine sans me faire remarquer, me saisit d’un gâteau de chaque sorte, me lovait derrière un tronc d’arbre, tout en prenant soin encore et encore de ne pas laisser mon ombre me trahir. Seulement, ce qui m’attirait le plus en dehors du manger et, je voulais manger ! – c’était d’écouter…
La soirée ne faisait que commencer, j’étais invité et prêt à saisir au vol des bribes de phrases, à intercepter des propos féminins qu’il m’était autrement absolument interdit d’entendre. Ces dames savouraient leur repas, moi je me délectais de mes pâtisseries. Je me serrais contre mon arbre en me demandant pourquoi les hommes priaient en disant : Bénis Sois-Tu de ne pas m’avoir fait femme ? ? En ce moment, j’aurais tout donné pour être femme, l’espace de quelques heures.
? la fin du festin je les vis s’étirer avant de s’étendre sur les divans, le long des parois. Je me réjouis alors de les voir se servir de l’eau-de-vie dans de petits verres. De l’Arrak8 fait maison, produit par ma mère. La boisson réchauffait le coeur de ces dames, apportait bonne humeur, décontraction et liberté et, comme tout autre alcool, déliait les langues. Je retins ma respiration, les secrets n’allaient pas tarder à se déverser.

Fatima se mit à danser une danse du ventre et à onduler du bassin sur le rythme d’une musique languissante. Il y eut un silence tendu que vint briser la voix de Léa :
? les filles, le moment est venu de parler d’ a-m-o-u-r ?
Les présentes s’empressèrent d’approuver, les unes les yeux brillants, les autres les yeux sombres, selon la situation familiale de chacune.
? L’amour donne de la force, Commence Sultana.
Tout le monde savait que le mari de Sultana l’aimait d’un amour profond. C’était notre prêtresse de l’amour.
? Toi tu as beaucoup de chance, quel mari as-tu donc ? Ben Porat Yossef,9 ?, lui fais remarquer Léa.
? La force se trouve uniquement chez nous autres les femmes,? renchérit Sultana.
? Il faut rendre grâce aux femmes, les seules à pouvoir supporter les souffrances et les convulsions de l’accouchement, à assurer ainsi la transmission de la vie. ? Elle poursuit avec un clin d’oeil :
? Nos hommes sont des faiblards séniles et gâteux, ils ont à peine la force de tenir leur attribut aux toilettes !? Provoquant les éclats de rires de son entourage.
Ainsi m’arrivait-il de les écouter toute une soirée, évoquant leurs déboires féminins. Derrière mon arbre, j’ai pu découvrir de la sorte tous les secrets de l’amour. Surtout, les affres et les tourments du manque d’amour, tout ce que les femmes, se confiant l’une à l’autre, se racontent à propos de la sensualité et de l’intimité.
? Pourquoi refaire toujours les mêmes fautes ? Voyez Freiha ! On veut obliger sa fille, qui a à peine douze ans, à s’unir avec un monsieur bien plus âgé, sans amour aucun, sans compatibilité et sans lui demander son avis ! Il y a danger avec les enfants conçus sans amour… ils grandiront dans une atmosphère désastreuse !? jeta Sarah, agacée, excédée.
Sarah fut contrainte d’épouser son oncle. Elle avait treize ans, lui, vingt ans de plus. Puisqu’elle était encore trop jeune pour entretenir des relations intimes, son mari dut patienter en lui racontant qu’il était le seul à posséder un organe mâle et que personne d’autre au monde ne détenait un tel attribut !
Candide, elle le crut ; elle ne lui pardonnera jamais, une fois initiée aux choses de la vie, ce mensonge grossier. Ce fut une union sans amour, pleine d’amertume, chacun s’évertuant à empoisonner la vie de l’autre.
? Mes bonnes amies !? poursuivait Sarah, cherchant à convaincre des convaincues,
? J’ai une fille encore adolescente. Vous connaissez toutes ma fille, ma belle Meikhal. Je suis anxieuse à l’idée qu’elle puisse entretenir une relation intime avec une personne non appropriée. Je la protège de mon mieux, je n’aimerai pas qu’elle se lance, comme cela fut mon cas, dans une liaison prématurée, ce qui m’a ainsi privée de mon enfance. Je m’oppose même au mariage légal en bas âge ! Je préférerais qu’elle attende d’arriver à l’âge de quinze ans, au moins et souhaiterais qu’elle tombe vraiment amoureuse, qu’elle puisse réaliser un vrai mariage d’amour ! ?

? chaque fois qu’au sein de la communauté, une fillette était appelée à se marier, Sarah intervenait et multipliait efforts et démarches afin d’empêcher l’union d’une fiancée trop jeune à son goût. Moi-même, derrière mon arbre, je partageais son avis et pensais que Meikhal ne devrait pas se marier si jeune. D’autant que j’aimais un peu la belle Meikhal. Dommage qu’elle me dépassât d’une bonne tête !
Freiha, une femme dans la quarantaine, à la taille élancée, au corps épanoui, sirotant encore son verre de Mahia, soufflait aux filles dans un chuchotement :
? Nous avons besoin d’une étreinte puissante et belle, pleine de chaleur, d’intimité et d’amour. Nous préférons de loin les câlineries et les baisers. ?
Cela m’intéressait au plus haut point. J’aimais aussi lorsque ma mère m’embrassait et me serrait fort contre elle. Mais que veut-dire intimité ?! Je dois absolument changer de place, m’approcher pour mieux écouter.
? Hier, mon mari et moi avons badiné une bonne quarantaine de minutes, ?
poursuit-elle, les yeux brillants, l’air de révéler un secret. Simha, une petite rondelette, les cheveux rougeoyants ramenés au-dessus de son front, enserrés dans un foulard couleur dorée noué sur la nuque, a un mouvement de recul et déclare avec hauteur :
? Pouah ! Lorsque mon mari vient vers moi, je me fais la réflexion, quand va-t-il enfin conclure ? Je ne le supporte plus ! Il transpire, il s’essouffle, pouah ! ?
? Chez moi c’est la même chose, ?
dit Penny, l’imposante poitrine contenue avec peine par deux grandes bandes de tissu.
? Je m’étend sur le dos, me cure les dents et songe – disparais, va au diable ! ?
? Comment pouah ? De quoi vous plaignez-vous toutes les deux ? ? lance Freiha.
? Vous n’avez encore rien compris à la volupté, Dieu du ciel ! Je ne souhaiterai rien d’autre au monde. Qu’il me prenne, qu’il m’accapare, qu’il transpire, qu’il fasse tout ce qu’il désire ! Mais mon mari est vieux, il l’était déjà le jour de notre mariage. Il n’est plus que l’ombre de lui-même ! ?
Et toutes d’éclater de rire.
? En ce qui me concerne, grâce à Dieu, c’est tout à fait différent ! ?
avance Haviva, une femme de grande taille.
? Il y a quelques années, lorsque j’étais plus légère, j’avais l’habitude de m’étendre sur lui. Aujourd’hui cela voudrait dire l’écrasement mortel. Nous avons donc changé de posture, c’est lui qui se couche sur moi ! ?
De nouveaux éclats de rire fusent, suivis de chants. Auprès de mon arbre, je ferme les yeux et indépendamment de ma volonté, une image s’impose à moi. Je vois Avraham, le mari de Haviva, plonger son visage entre les gros seins de sa femme.

La voix de Léa, me tire de ma rêverie, elle déclame :
? Je suis noire et séduisante, je suis noire, car le soleil s’est miré en moi.?
? La voix de mon bien-aimé, le voici il vient. Il bondit sur les monts, il saute sur les collines.?
Rachel se joint à l’évocation du Cantique des Cantiques.
? Où est allé ton bien-aimé, O la belle parmi les femmes, ?
demande Haviva, passablement éméchée en se joignant aux danseuses, le regard chaviré, flottant sur un nuage rose.
Et Simha s’assoit les observant dans leur joie et clos le Poème des poèmes d’un :
? Celui qu’aime mon être, l’avez-vous vu ? ?
Et c’est dans cette atmosphère festive, au milieu de danses, de conversations accompagnées de petits verres de Mahia, au gré de leurs fantasmes et de la bonne humeur générale, que ses dames prolongeaient leur soirée jusqu’aux petites heures du matin.

1Seder, la veille de Pessah, la Pâque juive, littéralement “Ordonnance”, Soirée hautement symbolique dans la liturgie juive, commémorant la sortie d’?gypte et la délivrance de l’esclavage. Le déroulement en est soigneusement ordonné et s’harmonise avec la lecture de la Haggadah – rituel récité les 2 premiers soirs de Pessah. Pessah dure huit jours, du 15 au 22 Nissan du calendrier juif, la date du Seder est fixée par la pleine lune qui suit l’équinoxe de printemps.

2 Rosh Hashana, le nouvel an juif, littéralement La Tête de l’Année.
3 En Hébreu : Aroukha (ou Séouda) Mafséqéth, repas rituel entrant dans la préparation du jour du Grand Pardon (Yom Kippour) et pris la veille du jour le plus solennel du calendrier hébraïque, avant d’entamer le (seul) jeûne de quelques 25 heures prescrit par la Torah – Levit. 23 : 27. (Fixé au 10 du mois de Tichri, aboutissement des 10 jours de repentir -Téshouva – qui commencent à Rosh Hashana).
4 Mellekh veut dire Roi en hébreu. En arabe, “Maliq”, mot issu d’une racine tri-consonantique voisine de celle de l’hébreu. D’autres sources font remonter l’origine du nom Mellah au quartier attribué aux Juifs de Fès, situé sur un sol salin, une sorte de marais salant, d’où le nom de Mellah. (De l’arabe melh, signifiant “sel”)

5 Mezouza signifie : “celle qui bouge”. Petit rouleau de parchemin, manuscrit, que l’on fixe au fronteau droit de chaque pièce de la maison. La Mézouza contient deux passages de la Bible, versets renfermant l’essentiel de la foi juive : le principe de l’unité de D., respect des préceptes de la Torah et promesses divines (Deut. 6 : 4-9; 11 : 13- 21).

6 Baklawa ou Baklaoua, feuilleté à base de pâte d’amande et d’eau de fleur d’oranger, enrobé de miel. (Serait d’origine andalouse).

7 Halwa Chebakia, gâteau au miel et graines de sésame. (Parfois avec des amandes grillées).

8 La ” Mahia “, eau-de-vie de figues, distillée artisanalement dans les mellahs, par les Juifs des régions de Fès, Meknès, Mogador…, peut intervenir en fin de repas pour flatter la bouche de ses arômes puissants. Existe naturelle ou anisée…(Mahia : en hébreu, contraction de Mayim Hayim : eaux-vives, Eau-de-vie).

9 Ben Porat Yossef, littéralement : issu du rameau fertile de Joseph.
Expression typique et très usitée dans les milieux Juifs, à titre de compliment, de louange consacrée, bénie. Remonte aux tribus d’Ephraïm et de Menashe, les enfants de Joseph, dont la grandeur d’âme et la valeur morale trouvent une place privilégiée dans les Visions messianiques de Yehezkel : ? Je vais prendre l’arbre de Yossef avec l’arbre de Yehouda et J’en ferai un arbre unique et ils ne feront qu’un dans Ma main, un seul roi sera le roi d’eux tous, ils ne formeront plus une nation double et ils ne seront plus, jamais plus, fractionnés en deux royaumes. ? (Yehezkel 37 : 16 et suivants).

Le Veau Parfumé

Dans ce Mogador du siècle passé, tout au début des années cinquante, mon père venait d’ouvrir un petit magasin de thé dans une petite ruelle silencieuse et tranquille où les passants se faisaient rares. Les boutiques voisines, adjacentes au magasin de mon père étaient également occupées par des Juifs. Le propriétaire du commerce de tissus à la droite de mon père et celui du marchand de tapis à sa gauche, nouèrent au fil des années, des liens d’amitié avec lui. Lorsque le chaland désertait leurs locaux, ils prenaient l’habitude de se retrouver à trois, de boire du thé vert agrémenté de menthe, de se restaurer et de deviser sur les choses de la vie.
J’aimais, après l’école, me glisser hors de la maison et aller rendre visite à mon père dans son magasin. J’aimais rôder autour des caisses de thé chinois, y grimper, humer les senteurs fraîches et croquer des morceaux de sucre que je ramassais un peu partout. J’aimais être en compagnie de mon père et de ses amis, partager leur chaud breuvage et me plaisais à imaginer que j’étais l’un de ces personnages représentés sur la tapisserie géante et bigarrée suspendue au mur : un groupe d’inconnus vêtus d’habits arabes sirotant du thé quelque part dans la nature.

Le Maroc découvrit le thé par hasard en l’an 1854. ? la suite d’une erreur de navigation. Un vaisseau anglais, chargé d’une importante cargaison de thé, est dérouté vers les côtes marocaines et, dans l’urgence de la situation, vint mouiller au port de Mogador. Ce fut pour l’équipage du navire, le coup de pouce providentiel, l’affaire de leur vie.
Les marocains s’entichèrent de la boisson et en firent un rituel local incontournable, un produit de base courant adopté par toute la population. De son magasin, mon père alimentait en thé bourgades voisines et villages éloignés. Lorsqu’ils quittaient leurs hameaux pour se rendre à Mogador, les amis musulmans de mon père ne manquaient jamais l’occasion de venir saluer Tajer Rouffiel, Raphaël le Riche. Ils prenaient place, appréciant un repos bienvenu, savouraient bien entendu une bonne infusion de thé, entamaient un échange de propos sur leur mode de vie particulier, leurs us et coutumes.
Ces rencontres donnaient à mon père l’opportunité d’approfondir la connaissance de l’autre, d’aborder avec une érudition certaine de nombreux sujets relatifs à la religion. Il agrémentait ses propos de proverbes et de citations tirées du Coran, qu’il connaissait sur le bout des doigts et qu’il récitait dans un arabe parfaitement maîtrisé.
Pour cette plage de repos, ces conversations, ce précieux breuvage, les hôtes musulmans de mon père exprimaient leur reconnaissance à leur manière, par des cadeaux : une jarre remplie d’huile d’olive vierge pressée à froid, voire de l’huile d’Argan1, une spécialité unique en son genre, typiquement marocaine, un plateau en terre cuite garni de beurre salé au thym, ou alors un pichet de Mahia, l’Arak local. Parfois c’était du miel frais. Il y eut même un tabouret en bois fait main – et c’est ainsi que, lorsque mon père s’en revenait à la maison pour partager le repas de midi avec sa femme et ses enfants, nous l’attendions tous réunis sur le pas de la porte, impatients de faire l’inventaire des présents du jour.

Un beau matin, dans la chaleur d’un été particulièrement chaud, un voyageur, un Juif de langue berbère, fit sont apparition dans la petite ruelle. De toutes ses forces, il tirait derrière lui un jeune veau récalcitrant, arc-bouté sur ses sabots. Arrachés de leur torpeur par le tintamarre inhabituel, nos trois commerçants émergeant de leur somnolence, quittèrent leurs magasins curieux de découvrir les causes de ce tapage inhabituel, violant le calme de leur paisible ruelle.
Revêtu d’habits clairs, la barbe respectable, le Juif se tourna vers eux pour se présenter, avant de se lancer dans des explications où il était question de son espoir de réaliser une affaire sous forme de troc. Il était prêt à céder son jeune veau, contre des produits de première nécessité dont sa famille avait grand besoin. La chair de son jeune animal, expliqua-t-il, se prête particulièrement bien à la confection de délicieuses saucisses fraîches et juteuses.
Ce même jour, alors qu’il nous rejoignait pour le repas traditionnel, mon père arriva à la maison les bras chargés de deux cageots. Notre curiosité fut aiguisée et nous cherchâmes à deviner le contenu de ses caissettes. S’agissait-il là de vêtements, d’outils spéciaux, ou alors de délicieuses friandises inconnues, en provenance de contrées lointaines ?
Mais hélas ! quelle ne fut pas notre déception lorsque nous découvrîmes, une fois les caisses ouvertes, de la viande fraîchement découpée… Ma mère par contre affichait une mine ravie. Elle s’écria pourtant, après avoir humé un instant l’air ambiant :
? Sentez-vous aussi cette odeur ? Qu’est-ce que c’est ? ?
? C’est du parfum ! ?, lançais-je, le nez captant les effluves entêtants.
Un veau très parfumé en quelque sorte.
Le Maroc, en période de floraison, ressemble à un immense terrain de football ocré. Si le spectacle est un ravissement pour les yeux, il en va tout autrement pour le bétail, qui, avalant les fleurs avec avidité, marque ainsi sa chair de ces senteurs. En outre, qui serait prêt à consommer de la viande parfumée ?
? Qu’allons-nous faire alors de toute cette viande ? ? demandais-je à ma mère, en relevant son air songeur.
? Nous allons en faire de la saucisse, ? décida-t-elle dans la foulée, l’espace d’un éclair.
? Un bon moyen pour noyer le goût des fleurs. ?
Je n’avais encore jamais vu comment se confectionnaient les saucisses et j’avais l’impression, devant son air dubitatif, que ma mère elle-même ne savait trop comment s’y prendre, là, j’avais eu quelques doutes ! Mais, lorsque ma mère décide, il n’est plus possible de reculer.

Nous nous mîmes au travail sur-le-champ. Ma mère entreprit de découper la viande en grands carrés sur la table à manger, avant de les saupoudrer de sel et de poivre à l’intérieur d’une grande poêle. Elle m’envoya chercher notre bonne vielle et fidèle machine à hacher la viande, qui faisait alors partie de la panoplie de toute bonne ménagère au Maroc. C’était un instrument massif en fonte d’aluminium, dense et lourd, surmonté d’une grande bouche d’entrée évasée, qui engloutissait les produits à broyer. Ma mère fixa le hachoir à la table serrant soigneusement la vis robuste de l’étau monté sur la queue de l’engin, y chevilla la manivelle à manche en bois, dont elle se saisit pour commencer à hacher la viande parfumée.
Debout, en retrait, j’observais, fasciné, comment les cubes de viande se transformaient, après leur passage dans le cylindre du broyeur, en longs serpents torsadés s’écoulant de la grille à l’avant de la machine.
Une fois le hachis prêt, il est pétri à la main dans d’amples mouvements appuyés, enrichi à grand renfort de sel, de poivre noir, d’ail, de feuilles de laurier et d’accommodements divers, jusqu’à l’obtention d’une pâte tendre couleur brun pourpre – avant de passer à l’opération suivante, le remplissage.
Entre-temps, mon père était revenu du Souk, les bras chargés de quelques bons kilogrammes d’intestins de veau, mission accomplie. En quelques minutes, Salma, notre aide ménagère, leur fait subir un nettoyage en profondeur, les retourne, les gratte et les racle délicatement au moyen d’un couteau à lame en bois. Les boyaux sont alors rincés à l’eau claire, pendant que j’allais chercher notre accessoire artisanal en fer noir, utilisé normalement pour caler le bac à bain pour bébés. Bien entendu, en l’occurrence, il était inutile me préciser d’ignorer le bac et de ne rapporter que le pendoir improvisé, sur lequel ma mère allait accrocher les saucisses fraîches et les enfumer.
Le grand moment est enfin arrivé : ma mère découpe une longueur de tripes, tend l’une des extrémités à Salma qui s’en saisit et confectionne un noeud à l’autre bout. Salma gonfle ensuite le conduit afin de faciliter le passage de la préparation apprêtée et assaisonnée. Ma mère fixe sur le hachoir un entonnoir en tôle, de facture spéciale, et introduit le goulot dans le boyau gonflé. ? moi incombe une tâche importante et délicate – me saisir du manche à bois et, à chaque tour de manivelle, presser et faire progresser la pâte à l’intérieur du long saucisson dilaté. Ma mère, dans l’intervalle, se consacre déjà aux deniers détails, ficelle les produits finis et les agrafe au support improvisé.
Un feu de copeaux de pin commence alors à brûler sous l’assemblage de fortune. Les saucisses, enveloppées d’une vieille couverture, sont posées au-dessus de l’âtre et la maison se remplit d’une fumée porteuse d’agréables effluves.
Au bout de quelques heures, les voisins alertés, descendent précipitamment de tous les étages alentour et viennent contrôler l’avance de cet incendie de fumée parfumée, espérant, présumant le voir limité à notre espace de travail, priant pour qu’il ne gagne pas, Dieu nous garde, les habitations voisines et leurs dépendances.
Ma mère, rassurante, les invite à prendre place et distribue à chacun un morceau de saucisse débarrassé de tout parfum floral et certifié… produit Casher2 de surcroît !

1 L’Huile d’Argan est extraite de l’amande du fruit de l’Arganier. Cet arbre unique au monde par ses caractéristiques, n’existe que dans le Sud-ouest du Maroc. Son aire géographique couvre quelques 820 000 hectares dans la grande région d’Essaouira-Agadir en passant par Taroudant. L’extraction d’un litre d’huile nécessite 8h à 10h de travail, selon le procédé traditionnel ancestral. Cette huile extrêmement prisée, aux vertus et aux propriétés curatives pratiquement illimitées, est utilisée en cuisine, en phytothérapie, en cosmétique, dermatologie et, en bref, comme remède universel à tous les maux, la panacée en quelque sorte.

2 Casher, Cashrouth, la conformité avec les lois de la Torah, les prescriptions de la Loi juive, en rapport avec les aliments, la consommation, les modalités de préparation, la séparation de différents composants, permissions et interdictions, rituels etc. Pour signifier que les lois diététiques sont respectées, les Juifs emploient le mot Cashrouth, Casher.

L e H a m m a m

Marrakech est une cité antique à l’histoire millénaire dont les origines se perdent dans la nuit des temps, dans nombre de récits légendaires et de secrets enfouis. Il y avait, dans cette belle cité médiévale aux allures de vaste oasis accueillante et stylisée, un imposant établissement de bains publics réputé, au nom particulièrement suggestif : le hammam1.
Du sol au plafond, les murs carrelés du hammam étaient ornés de mosaïques chatoyantes au dessin traditionnel enjolivé de multiples arabesques et rehaussées de fioritures, enrichies du tracé sinueux de calligraphies en langue arabe, le tout exécuté de main de maître. Sous les pieds du visiteur s’étendait un simple plancher de bois, alors que le bassin, centre d’attraction de la grande pièce principale du hammam, était revêtu de fine porcelaine importée spécialement de Chine.
Au niveau inférieur, sous la chaleur du brouillard épais enveloppant la confrérie du hammam, dans la mystérieuse cave sombre abritant un four gigantesque, des hommes habillés de Caftans noirs alimentaient le feu de la chaudière qui distribuait l’eau chaude indispensable à la bonne marche de l’établissement.

Un jour, lors d’un été particulièrement torride vibrant d’une chaleur étouffante, nous allâmes Rina ma mère, Salma notre aide ménagère musulmane et moi-même faire nos ablutions au Hammam. Alors que ma mère et Salma cheminaient d’un pas mesuré, je gambadais autour d’elles, débordant de joie, impatient de sentir les effluves d’eau de rose qui s’exhalaient du hammam vers son impressionnante entrée bigarrée.
? la réception du bain se tenait le gardien, grand, basané, le buste dénudé, le corps hâlé tout en muscles, très viril, vêtu d’une paire de pantalons brillants en toile de tente. Il tenait les bras croisés sur sa poitrine huileuse, à la manière des anciens génies légendaires, telle une apparition fraîchement éclose de la lanterne magique d’Aladin,
? Vous êtes priés d’entrer, Mesdames et Messieurs ?, ponctua-t-il en martelant le sol de ses souliers pointus. Sur quoi, débordant d’enthousiasme et ne pouvant plus me retenir, je me ruais à l’intérieur.
En même temps que Salma et ma mère qui s’attardaient quelque peu, Ali, un jeune garçon de quatorze ans, d’allure et d’apparence adulte en dépit de son jeune âge, franchit la porte d’entrée. Ce même Ali, avec lequel, il y a un an à peine, je jouais au foot avec un ballon confectionné à partir de chiffons et d’élastiques, s’est trouvé à présent un emploi sur la grande place et vend du jus d’orange naturel aux touristes de passage.
Il semblerait qu’après une semaine passée dans la chaleur du Souk, il ait ressenti le besoin de se laver, de se débarbouiller au moins une fois par semaine et se débarrasser ainsi de cette poussière rouge et gluante qui colle à la peau. Dès son entrée, je l’ai fixé avec nostalgie, de ce regard particulier que portent les jeunes enfants sur leurs aînés. Mais depuis qu’il a commencé à travailler, j’étais devenu invisible à ses yeux, comme si entre temps, j’avais pris la consistance de l’air ambiant.
Ce matin-là, aussitôt qu’il eut repéré Salma près du hammam, il se colla à ma mère et à sa dulcinée, s’efforçant de la sorte de pénétrer également dans la salle réservée aux femmes, misant sur son jeune âge, espérant, priant, souhaitant qu’on lui permette une seule fois de de faire sa toilette, là, en compagnie de ces dames et surtout, en compagnie de Salma.
Au-delà de l’entrée principale, le corridor se divise en deux sections, l’une abritant un espace réservé aux hommes et l’autre un espace réservé aux femmes. Ali me jette un coup d’oeil songeur et après un temps me prend la main. Le gardien, occupé, regarde ailleurs, il réalise vaguement notre présence, nous prenant pour deux frères en bas âge impatients, précédant leur mère. Ali a les yeux brillants, tout comme les miens – nous voilà de nouveau réunis Ali et moi, prêts à jouer ensemble, comme auparavant !
Arrivé au coude du couloir, Ali lâche ma main et se précipite au pas de course en direction de la salle des femmes. Je lui emboîte le pas, le serrant de près, c’est ainsi que l’on se comporte entre amis, n’est-ce pas ? Ali a presque vu la lumière au bout du tunnel, lorsque, et hélas pour lui, il tombe en arrêt devant l’une des gardiennes du lieu. Et quelle gardienne ! Une femme gigantesque engoncée dans des pantalons brillants, une large chemise ceinte par les extrémités autour de ses hanches couvrait son buste puissant. De toute la largeur de son corps massif, elle bouchait l’entrée aux bassins, priant ses invitées de lui remettre les objets précieux à confier à sa garde. ? ses côtés, s’amoncelaient sacs et porte-monnaies en vrac, toutes sortes confondues.
? Où crois-tu donc aller, jeune homme ? ?
demande-t-elle à un Ali complètement pris de cours, regardant autour de lui l’air hagard et hébété. Encore essoufflé par notre course, je m’approche de lui alors que dans son élan brisé il la fixe médusé, me saisit de sa main et lève un regard candide vers la dame géante. Nous voilà à nouveau réunis, le grand-frère et son cadet.
? Non, non et non ! ?
s’exclame-t-elle, en nous détachant l’un de l’autre d’une pression irrésistible,
? toi, tu peux rentrer ? lance-t-elle en me propulsant à l’intérieur de la salle,
? et toi ? ordonne-t-elle à Ali, ? assied-toi là ! ?, d’un ton sans réplique.

Lorsque ma mère et Salma nous rejoignent enfin, c’est pour retrouver un Ali confus installé, l’oreille fort basse, au milieu d’objets empilés, rougissant sous le regard et le sourire que Salma lui adresse.
Laissant derrière elles un Ali orphelin, elles franchissent l’entrée du lieu défendu et me retrouvent après un temps, à côté des accessoires de la salle des ablutions. Et c’est alors que, moins d’une dizaine de minutes plus tard, Victoria fait son entrée au hammam.
Victoria, dont le mari occupe un magasin de chaussures de sport au Souk, tout près de l’échoppe à jus d’Ali.
? Pourquoi ne le laisses-tu pas rentrer ? ? demande-t-elle sondant la gardienne de son regard perçant,
? … c’est encore un enfant ! D’ailleurs, il est toujours imberbe, non ? C’est un enfant de grande taille, voilà tout, ? argumente-t-elle prenant la défense d’Ali.
? Pour moi, il n’a pas l’air d’être un enfant aussi ingénu que cela2 ! Il n’y a que des honnêtes femmes ici ! ? rétorque la surveillante.
? C’est bon, assez, assez ! ? tranche-t-elle,
il est vivement recommandé de rester sur ses gardes et de prendre quelque distance, lorsque Victoria monte sur ses grands chevaux,
? toi, tu viens avec moi ! ? jette-t-elle à Ali qui, du fond du coeur, rend grâce à Allah pour sa bonne fortune. D’un geste résolu, Victoria s’empare de la main d’Ali et l’entraîne à l’intérieur du hammam.
Ali regarde autour de lui, comme perdu dans un rêve. Des yeux, il fouille les deux salles. La première, la salle de toilette, abritait une multitude de femmes dans leur intime nudité rodant autour de deux bassins, l’un pour l’eau chaude et l’autre pour l’eau froide – mais d’où Salma était absente – et la deuxième, la salle de massage, dans laquelle Ali était sûr de trouver l’élue de son coeur en tenue d’?ve.

Je n’apprêtais à m’élancer derrière Ali, à l’appeler, le ramener vers moi, l’inciter à venir jouer avec moi, lorsque la main de ma mère vint soudain freiner mon élan. Elle m’empoigne fermement et sans crier gare, me plonge d’un seul coup et sans détour dans le bassin empli d’eau chaude. Transpirant, le corps rougi, elle se met en devoir de me savonner énergiquement, faisant glisser sur mon corps un gros savon couleur vert olive. Alors que ces dames devisaient joyeusement, jouissaient de cet instant de liberté providentielle, s’évadaient de leurs quatre murs, de la cuisine, des travaux ménagers et de leurs enfants – je sentis un gant de toilette vigoureux me labourer le corps et m’étriller la peau. Je n’aimais pas particulièrement ce raclage d’épiderme mais prenais mon mal en patience, en attendant le gratifiant shampooing libérateur qui immanquablement allait suivre. Béat, je me laissais aller sous les doigts courant au-dessus de ma tête, puis, pressé de me débarrasser de toute cette mousse, je me jetais aussitôt après dans l’eau, arrosant et éclaboussant à tout va, en guise de rinçage.
? Le bain, c’est sacré. Tu devrais faire preuve d’un peu plus de patience ? me disait ma mère.
Mais voilà, moi je n’étais pas patient. J’avais hâte d’en finir, de courir retrouver Ali et de jouer enfin avec lui. Ma mère s’immergea d’un coup dans le liquide brûlant du bassin. Son visage se crispa un court instant sous l’action de la cuisante caresse, puis, s’abandonnant, elle poussa un long soupir, laissant le fluide imprégner la chair de cette bienfaisante brûlure. Elle se redressa, se mit sur son séant, ferma les yeux et jouissant pleinement de l’agréable sensation, elle dit alors, se parlant à elle-même, ou peut-être susurrant à l’intention de ses paires à la ronde,
? Quoi de plus beau, de plus spirituel et de plus élevé que cet instant privilégié. C’est l’unité parfaite entre le corps et l’esprit. ?
Dès cet instant, ma mère n’était plus mienne. Elle semblait s’évader, se retirer en elle-même et me laisser le loisir de m’occuper de moi-même, de me débrouiller de mes propres moyens. Doucement, je tentais alors de m’éloigner à petits pas prudents. Mais aucune de mes tentatives ne lui échappait.
Les yeux toujours fermés, elle me disait,
? où penses-tu donc vouloir aller David ? ?, avant de m’intimer,
? Reste ici ! ?
Il ne me restait plus qu’à obéir. Je demeurais près du bassin, fermais les yeux à mon tour et essayais de comprendre ma mère. Comment faisait-elle pour ne pas ressentir l’ennui profond que pouvait générer ce séjour banal somme toute, dans de l’eau brûlante. Je finis par l’imiter et m’allongeais dans le liquide bouillant. Je jetais des regards à droite et à gauche, contemplais le plafond et m’efforçais de comprendre ce que mes yeux découvraient – une sorte de beauté qui se situe au-delà de l’art, de la liberté totale qui est tellement absolue. Je sentais l’émerveillement me gagner devant les belles mosaïques aux couleurs diaprées et à la vue des versets du Coran incrustés dans le plafond du hammam.
Je ramenais mes yeux vers ma mère. Je savais qu’au bout d’un certain temps, elle allait se calmer, suffisamment pour me rendre ma liberté, me permettre de papillonner à ma guise et courir retrouver Ali.

Je pénétrais dans l’épais brouillard flottant dans la salle de massages. Une partie des femmes présentes comptaient parmi nos voisines. C’était l’occasion rêvée pour moi de les découvrir dépouillées de toutes les couches de vêtements qu’elles portaient d’habitude. Elles venaient au Hammam comme pour prendre des vacances et profitaient de l’opportunité pour s’aérer, sortir du confinement dans leurs maisons. Dans cet espace social de grande convivialité, elles pouvaient rencontrer leurs paires, discuter de tout et de rien, échanger des idées. Le temps d’un bain, elles s’évadaient de l’ennui du quotidien, de la cuisine, des enfants, de l’éternel retour des tâches prosaïques et des nettoyages répétitifs. Un jour, un seul jour par semaine, loin de tout, les soucis disparaissent, l’esprit se détend. C’est la récréation, le délassement, le repos véritable.

Mes yeux scrutaient les formes mouvantes à travers le rideau de brume, à la recherche de mon ami de jeux. Il se tenait dans une encoignure au fond du local, les yeux rivés sur le corps de Salma offert aux mains de la masseuse. De toute évidence, sa présence était loin de plaire à toutes ces dames exposées, qui, à l’instar des regards qu’il jetait à Salma, le fixaient à leur tour, mais courroucées, s’efforçant de cacher leur intimité sous leurs serviettes de toilette et marmonnant entre leurs dents leur intention d’aller se plaindre aux propriétaires du hammam.
Visiblement, Ali semblait ne rien entendre ni rien remarquer autour de lui. Ce n’est que lorsque j’arrivais auprès de lui et m’emparais de sa main qu’il réalisa qu’un petit bonhomme le fixait. Il me jeta un rapide coup-d’oeil distrait, puis son regard rebondit aussitôt sur Salma. Mais sa main tenait toujours la mienne. Je compris et me réjouis de constater que nous étions toujours amis. Seulement, plus j’essayais de lui parler, de l’entraîner au loin, de l’inciter à me courir après, voire de provoquer une petite bagarre et plus Ali se minéralisait. Il était comme pétrifié et s’accrochait à son coin les pieds cloués, semblait-il, au parquet du hammam.
Dans la pénombre brumeuse du hammam, sous les rayons de soleil qui filtraient à travers la lucarne et caressaient ses petits seins bruns, Salma, la bien-aimée, telle une colonne lumineuse, apparut à Ali. De tous ses yeux, il dévorait le corps longiligne offert, dans la crainte que les grands yeux noirs ne se heurtent à son regard brûlant, scrutateur.

Assoupie, alanguie, rêveuse, Salma était allongée sur un large banc de bois, la tête enfouie dans ses cheveux, cachée dans un enchevêtrement de nattes noires torsadées. Elle s’étirait et ondulait sous les doigts experts de la masseuse, tel un chat sauvage fraîchement capturé, se laissant apprivoiser par les bienfaits de la captivité. Ali, bouche bée, frissonna lorsqu’il l’a vît se déployer comme une chatte sous les caresses habiles de la masseuse. Incontrôlée, sa langue lui pendait entre les lèvres.
Les doigts potelés de la masseuse exploraient toute la largeur du dos raidi et crispé de Salma, se lançaient à l’assaut des chairs, se lovaient entre les os, pétrissaient les muscles fins et palpaient longuement la peau satinée. Le postérieur de Salma était pudiquement recouvert d’une serviette cachant son intimité, jusqu’au moment où la masseuse lui plongea ses paumes juvéniles dans un récipient à huile avant de laisser courir ses doigts sur les parties charnues minces et fermes de son anatomie.
L’huile chauffée inondait son corps et s’insinuait dans l’entre-jambe. Salma, au sommet de l’extase, roulait des yeux et laissait son corps s’incruster davantage dans la planche de bois. La masseuse glissa alors vers le bas du corps, visant les longues cuisses fuselées, commença par les oindre d’huile et les caresser, pour ensuite les pétrir, alternant sur les muscles fins, massages tendus et souples relaxations. Pour couronner le tout et, se préparant à donner des soins minutieux d’une autre nature, elle plongea encore une fois ses mains dans l’huile chaude et se consacra avec une attention particulière aux plantes des pieds de Salma.
C’est le moment que choisi Ali pour intervenir. D’un mouvement brusque, il retira ses mains, se détacha de moi et, rapide comme l’éclair, rampa tel un félin impatient vers la masseuse à qui il remit quelques pièces de monnaie en guise de pourboire. Celle-ci lui céda aussitôt sa place, abandonnant les pieds de Salma aux bons soins d’Ali.
Salma sursauta violemment et faillit tomber de son siège en sentant sur son corps ce contact familier.
? Chutt, Que t’arrive-t-il, un mauvais rêve ? ? lui demande-t-il souriant.
? Ali ! Que fais-tu ici ? Comment es-tu entré ? ? Salma le regardait éberluée.
? C’est interdit, tu ne peux pas rester ici ?
lui souffla-t-elle en se reprenant, réalisant qu’elle devait éviter d’attirer de plus belle l’attention de toutes ces femmes qui ne décoléraient pas, toujours indignées par la présence d’Ali dans leur sanctuaire intime.
? Je sais, je sais ? dit-il baissant la voix, essayant de la calmer,
? mais moi je t’aime et souhaite que tu m’aimes jusqu’à la fin de mes jours. ?
Salma s’apprêtait à lui répondre lorsqu’elle fut interrompue par des clameurs, un remue ménage provenant de l’autre côté de la salle. Une des habituées, exaspérée, s’en était allée quérir la gardienne, une grande femme bien enrobée, qui ne portait pour tout habit qu’une sorte de collier de coquillages blancs. Elle agrippa le bras d’Ali, souleva ce dernier d’un coup de rein et sur son élan l’entraîna hors du bastion sacré réservé aux femmes.
? C’est la dernière fois que tu pénètres chez les femmes. Tu peux aller te laver chez les hommes à présent. Tu n’es plus un petit enfant. ?
Elle le libéra et Ali s’empressa de prendre ses jambes à son cou, heureux de s’en tirer à si bon compte.
Je quittais le hammam en compagnie de Salma qui me tenait les mains et m’entraînait vers le chemin de retour. Ma mère, en grande conversation avec ses amies, s’attardait derrière nous.
Posté dans une petite ruelle en face du hammam, Ali attendait Salma. Dès qu’elle le vit, elle me lâcha les mains pour s’emparer des siennes et je pus voir comment leurs doigts s’entremêlaient, s’imbriquaient les uns dans les autres.
? Depuis que je te connais, je me trouve dans une confusion totale. J’oublie tout, le passé, la tradition, la conduite à suivre que les gens attendent d’une femme musulmane. Depuis que tu m’as dit que tu m’aimais, je suis devenue une partie de toi-même. ?
Ils resserrèrent leur étreinte et s’éloignèrent étroitement enlacés.
Moi, je les observais alors qu’ils bifurquaient vers la ruelle menant à Djamaâ-El-Fna. Dès cet instant, dans cette rue, je sus alors que Ali et moi n’étions plus les amis d’antan.

1 Le hammam, du verbe hamma, chauffer, en arabe. C’est le bain collectif par excellence. Propagé par la religion musulman, qui fait de l’hygiène une vertu rituelle, à une époque où les maisons privées n’étaient pas encore équipées de salles de bains. C’est le descendant des bains romains de l’antiquité, que les romains ont apportés avec eux en Orient, lors de leurs multiples conquêtes.
2 Pour les jeunes garçons, le hammam est un lieu de découvertes dans lequel ils pénètrent tout d’abord en compagnie de leur mère, dans l’espace réservé aux femmes, qui leur est ouvert – selon la tradition musulmane – jusqu’à leur circoncision. Une fois celle-ci effectuée, il n’est plus question de permettre à ces jeunes garçons de côtoyer ces dames, ils doivent dorénavant se tourner vers l’espace réservé aux hommes, vers l’entrée dans le monde des adultes en quelque sorte, souvent aux côtés de leur père, ou de leurs amis.

Z a h r a , l ‘ a u t r e m è r e
Le récit de Zahra est basé sur une histoire vraie. Il a été écrit dans le but de rappeler combien les aides-ménagères musulmanes faisaient preuve de sagesse et de fidélité, d’amour et de dévouement au sein des foyers juifs marocains. Dans le but aussi de rendre hommage à toutes ces compagnes de route attentives et aimantes, discrètes et effacées. Tout enfant qui a grandi au Maroc se souvient de sa Fatima, de sa Khadija, ou de sa Zahra qui, durant toute l’enfance, a veillé sur lui et a pris soin de sa petite personne.

Zahra est née au Maroc dans un petit village qui, bien que proche de Rabat, la capitale, semblait, d’une certaine manière, se situer à quelques années-lumière de cette ville.
Sa fort jolie et paisible bourgade natale, baignait dans une douce tranquillité avec ses maisons basses en pisé entourées de verdure et bordées d’arbres plantés un peu partout, avec ses enfants bruyants jouant au ballon confectionné à partir de chiffons et d’élastiques.
Les habitants étaient courtois, gentils, souriants, amènes… seulement, dans ce village il se passait quelque chose d’étrange et d’insolite. Il y avait comme une menace qui pesait en permanence sur ses habitants, une menace due à l’existence d’une espèce de rituel primitif qui se perpétuait de génération en génération et dont l’origine remontait fort loin dans le temps.
Cette tradition rappelait les malédictions, châtiments et calamités dont le pharaon accablait les enfants d’Israël, lorsque ces derniers furent féconds, se multiplièrent, s’accrurent et devinrent de plus en plus nombreux et puissants. ? Cette époque, Le pharaon s’adressa aux sages-femmes des Hébreux et leur ordonna :
? Lorsque vous accoucherez les femmes des Hébreux et que vous les verrez sur les sièges, si c’est un garçon, faites-le mourir ; si c’est une fille, laissez-la vivre, mais contrôler bien toute absence d’infirmité. Si elle survit à son sort, elle vivra, sinon c’est la mort ! ?
Mais les sages-femmes craignaient Dieu et ne firent point ce que le roi d’?Egypte avait décrété. Elles laissèrent vivre tous les enfants. Et c’est ainsi que le pharaon, qui ne pouvait plus compter sur les sages-femmes des Hébreux, s’adressa à son peuple, l’exhorta à agir et lui donna cet ordre :
? Vous laisserez vivre toutes les filles, mais vous jetterez dans le fleuve tout garçon qui naîtra ! ?
Tout ceci est écrit dans la Torah.
Une pratique rappelant ce qui précède semblait vouloir perdurer et persister dans le village de Zahra. Une manière d’appliquer le contrôle des naissances, de restreindre le nombre croissant des habitants. Seul un nouveau né fort et robuste avait une chance de survivre.

Le jour vint où la jeune Zahra se maria, tomba enceinte et donna naissance à un fils sain et vigoureux. Suivant la tradition en vigueur que tout un chacun dans le village, se devait de respecter rigoureusement, le père, un soir, s’empara en cachette de son enfant et l’emporta dans l’obscurité. Il pénétra dans un local bien déterminé, un peu à l’écart et que l’on avait préalablement chauffé au feu de bois. Le brasier fut placé au milieu d’une pièce dans laquelle il régnait une grande chaleur. Le bois s’était lentement consumé des heures entières, l’étouffante chaleur accumulée était insupportable.
? L’entrée de la fournaise se tenaient toutes les personnalités du village, prêtes à assister à l’étrange cérémonie et à assurer le bon déroulement du rituel. Chacun attendant de voir si le tendre nouveau-né allait surmonter l’épreuve du feu, s’il allait sortir sain et sauf de cette chaleur infernale.
Lorsqu’après un certain temps, les édiles, inquiets de ne pas voir ressortir le père, pénétrèrent à leur tour dans la chaleur suffocante, leurs yeux s’obscurcirent. Dans la touffeur écrasante, le père et l’enfant gisaient inanimés au milieu de la chambre.
Sans vie.
Jamais, il n’était encore jamais arrivé que le père, qu’un adulte, succombât aux conditions extrêmes qui régnaient dans la pièce. Horrifiés, ils retirèrent les deux corps inertes et emportèrent les deux malheureuses victimes vers leur dernière demeure. Le père et son tendre nourrisson.

Ce grand malheur plongea Zahra dans une détresse infinie et la fit sombrer dans un désespoir sans fond. Elle, la jeune mariée de fraîche date, qui venait à peine de mettre au monde son premier nouveau-né, tendit dans son abattement, les mains vers le ciel et s’adressant à Allah, lui demanda pourquoi, pourquoi fallait-il que ce terrible coup du sort s’abatte sur son mari chéri et sur son tendre bébé.
Accablée, elle réalisa qu’il ne lui restait plus rien dans la vie, ses amours étaient désormais des amours mortes. Elle sentait déjà la forte pression qu’exerçait sa volumineuse poitrine sur son corsage. Ses seins douloureux gonflés, gorgés de lait, l’oppressaient.

C’est alors qu’elle décida de quitter le village et de se rendre à pied à Rabat, la capitale.
Après une longue semaine de marche exténuante, elle se retrouva sur la place centrale de Rabat, épuisée, les habits en lambeaux, usés et déchirés. Elle se tenait esseulée sur cette place, perdue au milieu de la foule, isolée et abandonnée. Les passants allaient et venaient à cet endroit sur des chaussées en terre battue, sur des chemins herbeux parsemés de brins de paille. Des Arabes, des Chrétiens, des Berbères et des Espagnols attirés par le négoce et les affaires florissantes dans les ports du Maroc.
Personne ne se soucia d’elle, personne ne lui tendit la main. On ne lui prêta aucune attention, ni assistance ni secours. Après un temps, elle se leva et se dirigea, titubante vers le Mellah, le quartier juif. Elle franchit le grand portail, s’assit sur une grosse pierre, se mit à pleurer à chaudes larmes et à se lamenter sur son sort. Que pouvait-elle faire d’autre ?
Et voici que le rabbin Monsonego vint à passer auprès d’elle. Il l’a vit et, devant tant de douleur, se sentit envahir d’une grande pitié pour la jeune femme :
? Que t’arrive-t-il ô ma fille ? ? lui demanda-t-il.

Elle lui raconta sa poignante histoire familiale. Les malheurs qui l’avaient frappée et qui avaient bouleversé toute sa vie. Elle lui décrivit son périple, la marche harassante avant d’arriver à la grande ville. Le rabbin en fut profondément touché et, ému, la conduisit à la maison du fortuné Perez où on lui donna des vêtements propres et frais, ainsi qu’une certaine somme d’argent. Plus tard, il la conduisit au siège de la communauté juive qui, par l’entremise de son comité, entretenait des relations soutenues avec la cour du roi.
On réussit ainsi à lui trouver un emploi comme aide ménagère au palais royal.
Arrivée là, Zahra fut frappée de stupeur. Elle demeura interdite devant la beauté inouïe de ces lieux, d’un faste et d’une opulence à peine imaginables. La demeure royale brillait de toutes ces richesses. Tant de splendeurs et de magnificences la laissaient sans voix. De sa vie elle n’avait rien vu de tel, Ce fut comme un baume sur son coeur, atténuant la brûlure aiguë de ses blessures. Elle en ressentit l’effet bienfaisant après avoir pris quelque repos.

C’est alors, qu’au palais, elle croisa le chemin d’une femme extraordinaire du nom de Dame Pinto, une veuve richissime dont le mari, que son âme repose en paix, avait dans le passé trouvé emploi au service du roi. C’était l’unique femme de la ville qui parlait encore le ladino1, l’unique personne à se souvenir encore de cette langue. Ce furent, à l’origine, les expulsés d’Espagne2 qui l’introduisirent au Maroc. Ils se répandirent dans tout le bassin méditerranéen et continuèrent à perpétrer la pratique cette langue dans les communautés d’accueil. La veuve, qui maîtrisait d’autres langues étrangères, était également au service du roi et de ses ministres et exerçait ses talents en tant que traductrice de la cour.
En cette semaine marquée par la venue de Zahra au palais, un grand évènement illumina la famille royale. La naissance de l’héritier du trône. Les festivités battaient leur plein. Il se trouva que l’on cherchait de toute urgence une nourrice pour allaiter le futur roi. La mère du prince héritier était souffrante, elle sortait d’un accouchement long et difficile. L’attention de Dame Pinto fut immédiatement attirée par l’ample poitrine de Zahra et lui demanda de lui expliquer la chose. Cette dernière lui raconta le drame qui s’était abattu sur elle, les circonstances de la mort de son fils unique et de son époux bien aimé, entrecoupant son récit de sanglots déchirants.
Aussitôt après avoir écouté son récit, Dame Pinto se rendit rapidement auprès de la reine convalescente et lui proposa les services de Zahra pour allaiter l’héritier du trône. La reine accepta, soulagée.
On s’occupa alors de la toilette de Zahra. On la conduisit vers une salle de bains somptueuse, où elle put approcher et toucher du doigt le luxe et le faste royal. Elle prit un bain dans une baignoire en or, perdue dans un rêve que de toute sa vie elle n’aurait osé imaginer. On enduisit son corps d’onguents divers, d’essences rares et de parfums sensuels, avant de l’accompagner, honneur insigne, auprès du prince héritier. ? Nouveau, elle fut éblouie par la féerie du lieu.
Et c’est au milieu de toutes ces richesses, dans cette ambiance de conte de fée, que le futur roi se jeta avec avidité sur cette mère nourricière au lait abondant et téta avec bonheur le précieux liquide jusqu’à satiété. Voilà deux jours qu’il devait se contenter de boire le thé qu’on lui servait.
Zahra attira le tendre bébé sur son coeur, le cajola, le dorlota et l’aima comme son propre fils. Ce fils qu’elle avait perdu, il n’y a pas si longtemps encore…

Le roi en fut heureux et satisfait. Les qualités de la nouvelle nourrice, son savoir-faire et ses bienfaits sur la santé de son fils, qui lui était plus cher que tout l’or du monde, le comblèrent. Sous l’effet bénéfique du lait sain de Zahra, le prince, toujours souriant propre et bien soigné, prenait du poids à vue d’oeil. Le petit héritier du trône voyait en Zahra la Mère pour toute chose, il l’aima profondément et l’appelait “Maman”.
Le roi proposa à Zahra de se fixer à la demeure royale et d’y résider aussi longtemps qu’elle le désirait. Il se disposait à lui donner le statut de “Fille de la Maison” et à lui octroyer la position privilégiée de “Proche de la Famille Royale”, avec tous les avantages que cela sous-entendait. Mais Zahra avait d’autres projets. Elle attendait de voir l’enfant atteindre l’âge du sevrage et laissa doucement venir le temps de la rupture.
Les années s’écoulèrent et, désormais, le prince héritier n’avait plus besoin du lait de sa nourrice. Elle s’adressa alors au roi pour lui annoncer son intention de quitter le palais. Prières, cadeaux, promesses, rien n’y fit. Sa décision, longuement mûrie était prise et fut sans appel. Elle prit congé, se retira et quitta le palais.

Dans sa mémoire, les souvenirs étaient toujours aussi vifs. Elle n’avait pas oublié les faits et gestes du Rabbin Avraham Monsonego, le sage, l’érudit, sa bienveillance et les attentions à son égard. Touchée à jamais par ses bonnes actions, elle alla le retrouver et lui exprima son émotion et sa gratitude.
Il lui répondit avec bonté et simplicité :
? Nous sommes tous responsables les uns vis-à-vis des autres, particulièrement dans les moments difficiles de la vie. L’entraide est indispensable au sein de toute petite communauté, elle est considérée comme une règle d’or par tous ses membres. Ce fut un facteur vital, central et déterminant dans la survie du peuple juif, un facteur d’endurance et de force tout au long de son histoire. ?
Bien qu’il savait que Zahra n’était pas juive, le Rabbin n’avait pas hésité à lui apporter aide et soutien, à se comporter envers elle comme une juive de sa communauté. Cette attitude, avait aux yeux de Zahra, une valeur inestimable et lui procurait un bonheur indicible. Elle voyait en lui un être altruiste et généreux, sensible au sort des orphelins et des déshérités, attentif à la solitude de l’autre. Lui-même n’avait pas d’enfants et ne pouvait laisser de descendance derrière lui.

Zahra, à la recherche d’un nouvel emploi, se rendit à la belle demeure de Dame Pinto. Cette dernière l’accueillit avec beaucoup de gentillesse et de cordialité. La veuve, qui vivait seule, lui expliqua qu’elle n’avait pas besoin d’aide pour ses tâches ménagères. Elle lui proposa de se rendre à Casablanca où habitait sa propre soeur qui, par contre, serait heureuse d’avoir appui et assistance, plus qu’elle-même, pour s’occuper de ses huit enfants. Le travail n’allait pas lui manquer. Zahra compris que la besogne sera rude, mais elle acquiesça sans hésitation aucune. Elle voulait détourner son esprit des pensées et des images obsédantes qui la hantaient, l’assaillaient et la harcelaient sans répit. Elle espérait trouver dans ses nouvelles occupations l’oubli de tous ses malheurs et repoussait toute idée de retour vers son village natal.

Son cerveau était sans cesse en ébullition. Ses pensées ne cessaient de tourner autour de ce legs incompréhensible, de cette pratique absurde et inhumaine. Une survivance d’un passé révolu, qui lui a ravi son bonheur et l’a privée d’une vie normale au sein de sa famille naissante. Des questions s’entrechoquaient dans sa tête. Les yeux des édiles se sont-ils réellement obscurcis à la vue des deux corps, son époux et son tendre bébé, étendus à leurs pieds ? Ce n’était sûrement pas la première fois qu’ils voyaient de leurs propres yeux les nombreuses victimes de l’étrange rituel ? !
Et pourquoi le père était-il supposé participer à l’épreuve fatale, pourquoi devait-il pénétrer dans la pièce ; pourquoi devait-il être présent et accompagner son fils dans l’enfer du Tophet3 ? Après tout, cette sorte de rite initiatique était censée au départ, renforcer la résistance du nouveau-né et non celle du père. Dans la sarabande de ses souvenirs et de ses réflexions, elle réalisait son impuissance et savait qu’elle n’aurait jamais ni la force ni le pouvoir requis de changer le cours de ces croyances et observances, fussent-elles horribles parmi les plus horribles.

? Casablanca, elle commença à travailler chez Miriam, la soeur de Madame Pinto. Une personne très chaleureuse, au coeur généreux qui, dans sa bonté, compris les souffrances et les tourments de Zahra. Elle s’efforça d’alléger son fardeau et évitait de la charger de travaux ménagers par trop pénibles. Sa tâche était claire et bien définie, prendre soin des enfants. Zahra fut très sensible à toutes ses attentions et en retour, fit preuve d’une fidélité et d’un dévouement sans faille. Elle se donna au-delà de ce que l’on exigeait d’elle, tout en se refusant de vivre dans la commodité et le confort. Ses souvenirs toujours présents, restaient vivaces, l’amertume forte.
Dans son coeur, elle ressentait cependant un léger mieux. Un adoucissement et la certitude que les temps difficiles étaient révolus. Désormais, devant elle s’ouvraient des horizons plus sereins, plus souriants. Une nouvelle vie en compensation de la grande souffrance endurée.
Elle éleva les enfants de Miriam en les considérants comme ses propres enfants et effectivement, dans l’entourage, nombreux furent ceux qui pensèrent que c’était les siens. La vie de tous les jours avec huit bambins était loin d’être de tout repos. Ces derniers étaient vifs et enjoués et ne lui facilitaient guère la tâche. Elle s’efforçait malgré tout de faire pour le mieux et de prendre les choses du bon côté. Elle refusait d’accepter tout salaire de la main de Miriam, toute rémunération bien méritée du reste, se contentant de solliciter de petites sommes pour acheter des cadeaux à ses chers enfants, qu’elle aimait et choyait comme étant les siens. Miriam se résigna à mettre de côté l’argent qui lui revenait.
Zahra se plia de son bon gré aux traditions juives et se mit en devoir de respecter le Shabbat au même titre que les autres membres de la famille.
Elle travailla chez Miriam vingt ans durant.

Les années passèrent, Zahra prit de l’âge, eut de graves problèmes de santé et tomba malade. Gravement malade. Dans la famille d’accueil, il y eut des conciliabules, des discussions, des tergiversations. Finalement il fut décidé d’écrire au fils adoptif, le prince héritier qui, entre temps, succédant à son père défunt, était monté sur le trône. Il était devenu le souverain régnant sur tout le Maroc, le monarque incontesté. Il décida de faire venir Zahra au palais. C’est là qu’elle devait finir sa vie, là était sa maison.

Les scènes d’adieu furent déchirantes, la séparation douloureuse et éprouvante. Miriam la conduisit à Rabat où elles furent accueillies avec des égards royaux dans le palais majestueux. Le roi en personne vint à leur rencontre et les reçus à bras ouverts en présence des membres de la famille royale, qui prirent Zahra et Miriam dans leurs bras, les enlaçant et les embrassant avec chaleur. Honneur suprême, le roi conduisit lui-même son ancienne nourrice à la belle chambre qu’il avait spécialement réservé à son intention et qui l’attendait depuis vingt ans. Il expliqua à Miriam que la chambre, somptueuse, avait été aménagée et entretenue dans l’attente du retour de Zahra. Gardée et conservée expressément pour sa nourrice, depuis le jour de son départ du palais. Le roi multiplia efforts et attentions à son égard. Il souhaitait la voir heureuse et à son aise dans son palais. Sur ses instructions, ses serviteurs se rendaient quotidiennement au quartier juif, ramené de la nourriture Casher4 à l’intention de Zahra.
Miriam se donna un délai de deux semaines, avant de revenir retrouver ses enfants et son époux. Elle demeurerait auprès de Zahra, le temps pour la jeune femme de s’acclimater et de s’adapter à sa nouvelle vie au palais. Mais d’autres semaines s’ajoutèrent aux deux premières qui s’écoulèrent comme par enchantement. Zahra ne la laissait pas partir. Elle désirait la garder auprès d’elle et s’efforçait de la retenir par tous les moyens. Finalement les deux semaines s’étirèrent et se transformèrent en deux mois pleins.
Le jour vint où l’échéance ne pouvait plus être repoussée. Miriam dut se résoudre à se séparer d’elle, de la famille royale, de tout ce bonheur et de toutes ses richesses. Elle remit entre les mains du roi l’ensemble des économies qu’elle avait religieusement épargnées durant ces vingt dernières années. Le pactole de Zahra.

Il ne se passa guère plus de trois mois avant que la famille juive ne reçoive une longue lettre détaillée relatant sur plusieurs pages les derniers jours de la vie de Zahra. Avant de quitter ce monde, elle avait tenu à se confier à son entourage et à exprimer l’attachement profond et l’amour porté aux enfants qu’elle avait élevés, tout en adressant louanges et bénédictions à la famille juive. Muets, ils lurent et relurent la lettre d’un bout à l’autre. Une tristesse infinie les submergea. Un deuil lourd tomba sur la maison et sur ses enfants. Ils avaient l’impression que l’un des leurs les avait quittés, qu’une de leurs proches avait disparue, qu’un membre de la famille s’en était allé vers l’au-delà.

Quelques jours plus tard, dans cette même rue où un des enfants de la maison juive jouait tristement, une calèche rutilante en grand équipage, tirée par deux magnifiques chevaux arabes de pure race, s’arrêta en grandes pompes à quelques mètres de la maison endeuillée. Ce n’était ni plus ni moins que sa Majesté le Roi en personne, qui en descendit, vêtu avec élégance et sobriété, très à l’aise dans ses habits européens. Le souverain s’adressa à l’enfant, lui demanda de lui indiquer la demeure de la famille qu’il cherchait et se laissa guider par l’enfant qui le conduisit directement à l’intérieur de la maison.
Le roi ne voulu ni boire ni manger chez la famille. Il prit place sur une chaise toute simple au milieu de l’assistance endeuillée. Il était venu prendre part au deuil de la famille, partager sa peine et sa tristesse. Il savait combien Zahra, sa nourrice, avait aimé toutes les personnes présentes en ce lieu et avait eu le loisir, durant toutes ces années, de mesurer la considération et l’affection qu’elle leur portait.
Zahra la musulmane, la simple, modèle de bonté et de sincérité, qui avait quitté son village natal, son passé et ses origines, elle qui ne savait ni lire ni écrire, elle qui était devenue, pour lui et pour les enfants de la famille juive, une deuxième mère.
Que son souvenir soit béni à jamais.

1 Ladino, ce terme est employé dans le récit pour le judéo-espagnol (djudezmo), langue parlée par les Juifs séfarades, descendant des Juifs expulsés d’Espagne en 1492. Deux grands ensembles se détachent : le judéo-espagnol de l’Ex-Empire ottoman et la haketiya du nord du Maroc. Le judéo-espagnol est très proche du castillan du XVe siècle, mais son vocabulaire a été influencé par des emprunts à l’hébreu, puis par les langues des pays hôtes, après le départ d’Espagne.
Le Ladino est une langue au vocabulaire castillan mais à la syntaxe hébraïque, inventée pour traduire les textes sacrés hébreux à l’intention des locuteurs de judéo-espagnol.

2 Expulsion d’Espagne, à la suite du “Décret d’Alhambra” du 31 mars 1492 issu des mains des Rois Catholiques d’Espagne – Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon – et connu pour avoir été à l’origine de l’expulsion des Juifs d’Espagne. Il faisait suite au triomphe des Espagnols sur les Maures et à la chute de Grenade. Le décret ordonnait la conversion ou le départ de tous les Juifs d’Espagne, ses territoires et possessions avant le 31 juillet 1492 et aboutit à leur diaspora dans le Maghreb, l’Europe méridionale et le Moyen Orient. (?tant une “fervente” Chrétienne, Isabelle demanda au Pape Sixte IV, en 1478, la permission d’instituer une Inquisition pour extirper l’hérésie du monde chrétien).

3 Tophet, lieu cité à plusieurs reprises dans la Bible. Sous Ahab et de Manasseh, les Cananéens y sacrifiaient de jeunes enfants au dieu Moloch en les brûlant vifs. Situé dans la vallée de la Géhenne, près de Jérusalem, l’endroit devint, sous le règne du roi Jonas, celui où l’on incinérait les carcasses d’animaux et les cadavres des condamnés dans des feux brûlant en permanence.
Par extension, la Génenne est actuellement considérée comme synonyme d’Enfer. (II Rois XXIII ; 10, Jérémie VII ; 31-32, Jérémie XIX ; 6,…).

4 Casher, voir note : 2, récit “Le Veau Parfumé”

A m o u r I n t e r d i t

” ? Treize ans, on sait qu’il y a quelque part dans le monde un être que la fille pubère
N’a pas encore connu et qu’elle passera le restant de ses jours avec lui. ”

Dans l’une des petites ruelles non goudronnées de la ville, il y avait une rangée de petits magasins abritant différents commerces. Le plus petit d’entre eux, recouvert d’une pellicule de poussière noire, était celui du marchand de charbon. Le sol, les murs et le plafond étaient revêtus d’une couche de couleur du plus beau noir, à tel point que, pour un passant non averti ignorant l’existence de la boutique, elle apparaissait comme une grande tache sombre envahissant le mur de séparation.
Au-delà de ce puits noir se rassemblaient les Maîtres Artisans juifs vêtus de leurs Djellabas1 brunes. Ils prenaient place face à leurs établis, tels ces cordonniers maniant leurs marteaux de laiton et de cuivre rouge à longueur de journée. Derrière eux, dans la lumière du jour, se détachait le Souk, le marché avec sa foule grouillante, son festival d’odeurs et de senteurs, de saveurs, d’épices et d’arômes dans un tourbillon de sensations qui recouvrait toute la place.
La maison de la famille juive se trouvait presque au bout de la ruelle, en face du Mellah bien connu… le quartier juif, actuellement dans un état de désolation avancé, triste à en pleurer. Ce n’était que ruines et gravats, où subsistaient quelques maisons délabrées, délaissées par la plupart des grandes familles juives aisées qui s’étaient résolues à quitter le Mellah inhospitalier pour un environnement plus accueillant. Une partie de la population avait opté pour l’émigration vers Israël, les autres habitants se dispersèrent dans différentes localités du pays.
C’est alors que, descendues des Monts de l’Atlas et issues de bourgades éloignées, des familles démunies, nécessiteuses avaient pris possession des maisons abandonnées d’où elles partaient à la recherche de travail en ville, dans une quête de toute besogne occasionnelle, de tout emploi provisoire.

Raphaël, mon père, le père de famille de la maison juive, avait habité le Mellah pendant toute son enfance. Lorsqu’il il fut revenu à Marrakech en compagnie de sa femme Rina et de sa famille, avec l’intention de s’y établir, il avait opté cette fois-ci pour une habitation située en dehors du quartier juif et son choix se fixa sur la petite ruelle. Il espérait y trouver des conditions d’habitat décentes et une vie meilleure. Hélas, la ruelle n’échappait pas à la dégradation générale. Une couleur sale envahissait les façades qui s’étiolaient, de nombreux chats hantaient ses murs jour et nuit et leurs miaulements venaient amplifier le tintamarre continuel et le tapage environnant.
La maison de la ruelle avait deux niveaux. L’aspect extérieur sobre et dénudé offrait aux regards une image de neutralité et de simplicité. Il fallait se garder de toute provocation involontaire, éviter de susciter toute jalousie auprès de ses voisins musulmans. Mais, s’il vous arrivait d’être invité à y pénétrer, vos yeux s’illuminaient en découvrant l’intérieur empli de trésors bien cachés. Toutes les maisons de la ruelle furent bâties sur le même modèle. Deux étages entourant un patio, la cour intérieure. Toutes les ouvertures de toutes ces maisons débouchaient sur le patio, les portes, les fenêtres, les balcons occupés parfois par toute la maisonnée convergeaient vers cet espace secret, vers le coeur de l’habitation, sa pulsation intime et secrète. Le bâtiment abritait hommes femmes, enfants et il arrivait que toute une famille vive dans la promiscuité d’une chambre unique. On sortait sur le patio pour prendre l’air, souffler un court instant, aller à la rencontre de l’autre, à la rencontre de la vie.
Quelque temps après son installation, lorsque la famille juive et toutes ses branches se furent acclimatés à leurs nouvelles conditions de vie dans la nouvelle maison, Raphaël et Rina introduisirent Salma la belle dans leur foyer – l’aide ménagère musulmane qui allait apporter aide et soutien à tous les habitants de la belle demeure.
Au Maroc, il était bien connu que chaque maison juive se devait d’avoir son aide ménagère. Salma était âgée de treize ans lorsque son père l’avait confiée à la famille juive. Elle sera logée et nourrie, recevra gîte et salaire en échange de ses bons services. ? partir de cet instant, elle faisait virtuellement partie de la famille juive. Et c’est ainsi qu’au fil des jours, au fil du temps qui passe, le présent récit émergea, surgit d’entre les nombreux contes qu’elle narra à David, d’entre les innombrables histoires d’esprits et de démons qu’elle se plût à lui rapporter.
Ce fut son histoire personnelle qu’elle entreprit de lui raconter et David l’écoutait captivé. Il se souvient encore, après toutes ces années, de chaque détail comme si tous ces évènements dataient d’hier, comme si Salma lui parlait encore aujourd’hui.

Et ainsi commença-t-elle son récit :
? Nous vivions dans un petit village paisible peuplé surtout de gens simples et modestes, de personnes candides, ingénues et naïves parfois. Heureux et comblés, on se contentait du peu dont on disposait. Lorsque par bonheur il nous était donné de jouir d’une heure de liberté prise sur le travail domestique quotidien, sur les heures passées aux champs, nous avions l’impression de jouir de toute une semaine de congé. Nous étions fascinés par les petites choses de la nature. De simples détails nous ont remués, tel le vol d’un papillon, la vue de l’araignée pendue à son fil invisible, la découverte d’un nid d’oiseau tombé de l’arbre, les tendres oisillons gazouillant, piaillant à l’intérieur, les figues sauvages dégustées au coin d’un champ sur le chemin du retour à la maison, ou alors les raisins que l’on faisait craquer sous les dents, ou encore l’eau bue directement à la source. Tout cela nous remplissait de joie pour le reste de la journée. Nous avons vécu la vie simple et innocente de l’enfance, sans peur ni complexe. Les habitants du village étaient tous amicaux et avenants. Aujourd’hui encore, je ressens de la nostalgie pour cette époque où je pouvais me sentir libre de me baigner toute nue dans l’eau de notre belle source, sans honte et sans crainte aucune, dans l’ignorance totale du côté positif ou négatif que cela pouvait comporter, du bon et du mauvais que cela pouvait signifier.

Un soir, mon père vint auprès de moi et, prenant beaucoup de précautions, se mit à me parler avec une grande délicatesse. Il me dit que, désormais, le moment était venu pour moi d’aller gagner mon pain et que je me trouverais bientôt dans l’obligation de quitter la maison natale. Il m’apprit avec douceur qu’il avait trouvé une bonne place de travail chez une famille juive de Marrakech.
Je n’avais que onze ans et je devais déjà abandonner ma famille ! Ni ma beauté, ni mes cheveux lisses couleur jais, ni mes grands yeux noirs rehaussés d’épais sourcils ne me furent d’aucune aide ni d’aucune utilité. Dieu seul sait combien ils se remplirent de larmes cette nuit-là passée à pleurer silencieusement sous la couverture. Tous mes rêves s’envolaient, disparaissaient, me fuyaient. L’espace d’un instant, tout avait basculé. Jusqu’au dernier moment je gardais l’espoir, quelque chose allait se passer, un évènement bienvenu allait me sauver, mon père allait tout annuler. Mais hélas, rien de tel n’arriva.

Notre voisine s’adressa à mon père et parla à son coeur. Il devait me préserver, j’étais encore trop jeune et inexpérimentée. Mais, il lui expliqua, il nous expliqua, qu’il n’avait pas le choix, nous étions trop nombreux à la maison, il fallait que je quitte le village, il était indispensable de me trouver une place de travail. Je ne lui en veux pas et ne nourrit aucun ressentiment à son égard, je savais qu’il passait des moments très difficiles. Les derniers jours qu’il me restait à passer auprès de ma famille à la maison le tourmentaient, il n’osait plus me regarder en face et tenait les yeux baissés. En fait, je n’avais pas compris de quoi ce pauvre homme pouvait-il bien avoir honte, lui qui s’obligeait, se contraignait à se séparer de sa fille chérie ?
Je passais la dernière nuit précédant mon voyage chez notre voisine. Elle me parla longuement, avec beaucoup de tendresse. Elle me parla jusqu’au milieu de la nuit. J’entends encore le son de sa voix, ses mots tellement doux et tendres, des mots d’encouragement, des mots que je garde encore dans ma mémoire jusqu’au jour d’aujourd’hui.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes côte à côte près de la charrette qui allait nous conduire à Marrakech. Notre unique cheval y était attelé, prêt à trotter vers notre nouvelle destination.
Elle me dit, les yeux remplis de larmes :
? Rien n’est définitif, tu pourras à tout moment revenir vers ta famille, le retour est toujours possible. ?
Mais je savais que ce n’était pas vrai, que c’était un voeu pieu. Elle m’embrassa, nous nous séparâmes et depuis je ne l’ai plus revue. Dans la charrette, durant ce long et lent voyage, je songeais un instant aux propos que nous avions tenus pendant la nuit. Il m’arriva de penser qu’elle était dans le vrai, de lui donner raison. Peut-être allais-je me sentir à l’aise dans ma nouvelle situation. J’aurais une chambre pour moi toute seule, des vêtements propres, des bons repas, je recevrais même de l’argent de poche parait-il.
Mais je n’avais que onze ans et tout cela était bien prématuré. J’étais encore trop jeune pour quitter la maison maternelle et le village natal, encore trop liée pour être indépendante. Nous étions habitués à voir les filles partir bien plus tard de la maison. Malgré toutes ces pensées, je n’avais rien à reprocher à mon père, je savais qu’il m’aimait profondément, qu’il m’a toujours aimé tout au long de ces années. Il a toujours été très bon envers moi. Non, je ne lui adresse aucun reproche qui puisse avoir une relation quelconque avec l’amour qu’il me portait.

Je me souviens très bien de ce jour où il me conduisit à Marrakech. C’était un dimanche après-midi. J’étais vêtue de ma belle robe, celle que je portais lors des grandes occasions et que je m’empressais, aussitôt la fête terminée, de plier soigneusement et de ranger en prévision de la prochaine festivité. Je me souviens qu’il régnait un silence inhabituel dans la maison. La séparation fut très difficile. C’est en larmes que je pris congé de ma mère, de mes frères et de mes soeurs. Puis, je suis allée faire un tour au village. Revoir une dernière fois tous les endroits auxquels j’étais attachée, tous les lieux que j’avais aimés.
Je pris le chemin qui longeait la maison, me rendis au puits, allais voir mes moutons que je guidais tous les jours vers les prés en compagnie de ma soeur. Il fallait aussi me séparer d’eux. Mon père attendait près de la charrette et ne disait mot. Patient il ne me pressait pas. Le temps passait et j’étais toujours hésitante. Je ne me décidais pas à grimper sur la charrette et même si je l’avais voulu je n’y serais pas parvenue. Je ne pouvais plus bouger, mes mains tremblaient, mes jambes refusaient de me porter. Je n’avais plus la force de faire le moindre mouvement, j’étais paralysée et me sentais comme un vieux chiffon usé.
C’est alors que mon père se pencha sur moi et me murmura des paroles affectueuses. Il voulait me conforter. J’eus tout à coup mal pour lui et compris que je devais être courageuse. Je pris une profonde inspiration, me redressais et regardant droit devant moi, me hissais sur la charrette.
Nous prîmes le chemin qui devait nous mener à ma nouvelle destination. Je remarquais que mon père contrôlait l’allure du cheval et ralentissait le pas de l’attelage. Il voulait me laisser le temps de voir le paysage de mon enfance défiler doucement devant mes yeux. Mes yeux qui se remplissaient de larmes à la vue de ce spectacle familier qui s’éloignait de moi inexorablement.

Je me répétais maintes fois que j’étais déjà une grande personne, qu’il ne m’étais plus permis de pleurer. Mon père, qui devinait ce qui se passait en moi, s’efforçait par tous les moyens d’étirer le voyage en longueur, de prolonger ces instants qui nous permettaient d’être encore ensemble. Nous fîmes une halte dans l’un de ces villages qui bordaient notre route. Le temps de nous dégourdir les jambes et de faire quelques pas, la main dans la main.
? Salma, ma fille… ? me dit-il,
? … n’oublies jamais que tu es une musulmane et qu’un jour tu reviendras au village pour te marier. Je te confie aux bons soins d’une famille juive, ce sont des gens bons et droits. Tu travailleras chez eux comme aide ménagère. Prends bien soin de toi, donne-toi du courage et ne sois pas triste. ?
Il se dirigea vers notre carriole, je le suivis sans prononcer une seule parole. Nous repartîmes. Nous reprîmes notre allure modérée, mesurée. Le voyage se poursuivit au rythme que mon père lui imposait. Il se mit à pleuvoir. J’étais contente. Les bois et les arbres m’apparurent plus beaux, la pluie les irisait de mille reflets lumineux. Sous l’ondée, les chemins se transformaient et prenaient toutes les tonalités du gris. Je me sentis un peu moins triste.

Il me présenta à Rina ta mère, la brunette, la maîtresse de maison. Elle devait avoir la trentaine, ses cheveux noirs étaient relevés et enserrés au-dessus de la tête. Puis il me présenta à son mari, Raphaël, ton père. Ils avaient l’air gentils et pas du tout intimidants. Avant de me quitter et de me laisser à mon sort, mon père m’attira à l’écart et me chuchota avec tendresse :
? Je reviendrais te rendre visite. ?
Je vis alors mon père que j’aimais tant s’éloigner sur sa charrette. Je regardais dans sa direction jusqu’à ce qu’il ne fut plus qu’un tout petit point à l’horizon.
Je retenais mes larmes de peur que les maîtres de maison ne me grondent. Je me sentais déjà devenir adulte, car dans ces moments parmi les plus durs de ma vie, à l’instant même où je me retrouvais brisée, perdue et seule au monde, je suis arrivée à me contenir et à ravaler mes larmes. Une nouvelle vie s’ouvrait devant moi. Rina devint très vite une mère pour moi et ce dès le premier soir. Je fus reçue avec beaucoup de chaleur, d’affection et de tendresse au sein de la famille juive, au même titre qu’une fille de la famille. Et les enfants m’aimèrent tout particulièrement, n’est-ce pas David ? ?

Le matin tôt, Salma était la première levée pour allumer le feu de charbon de bois. Rina la rejoignait un peu plus tard et, ensemble, elles se mettaient en devoir de préparer le petit-déjeuner pour toute la famille. Pendant la journée, Salma s’occupait des travaux domestiques, nettoyait, récurait, apportait son aide à toutes et à tous. Elle était toujours prête à répondre aux besoins de la maisonnée, petits et grands..
Des jours et des jours passèrent après l’épisode mémorable où son père l’avait confiée à la famille juive. Un beau matin, le maître de maison, Raphaël, la priât de se joindre à lui et de l’accompagner à l’extérieur. Adossée à la maison de la ruelle, se dressait une synagogue, le lieu de prière, le temple du culte juif. Raphaël en était le Gabay3. Devant l’entrée, il se tourna vers Salma et lui fournit quelques explications. Il lui demanda de veiller désormais à la propreté du bâtiment, de nettoyer le sol de la synagogue surtout à la veille d’évènements liturgiques importants comme le Shabbat, les fêtes juives et autres activités religieuses festives. Tremblante de peur, Salma tendit la main vers la grosse clé pendue au mur de l’édifice, la décrocha lentement de son clou et se dirigea sur la pointe des pieds vers le lourd portail de la maison de prière, qu’elle déverrouilla avant d’en écarter les battants grinçants.

Devant elle se profila un couloir étroit qui s’enfonçait à l’intérieur du bâtiment. Cet endroit lui inspirait une grande crainte, toujours renouvelée en dépit de ses visites répétées. L’impression qui s’en dégageait lui paraissait tout aussi angoissante et l’état des lieux ne manquait pas de susciter quelques inquiétudes. Vraisemblablement, la maison juive de prière avait connu des jours meilleurs. La vue du mobilier défraîchi, des bancs et chaises de bois usés par les années, par l’usage des fidèles, était des plus désolante.
Au centre de la synagogue se dressaient quatre colonnes imposantes. De dimension honorable, elles soutenaient un haut plafond grisâtre et entouraient une Tebah4 bancale, abritant les sièges fatigués des chantres poètes et des ministres officiants. Salma la caressait délicatement et l’effleurait de son chiffon humide, désempoussiérait coins et recoins, priant le ciel pour que rien ne lui tombe sur la tête avant la fin de sa tâche. Le Heikhal3, le Aron Hakodesh3 où se trouvaient les rouleaux de la Torah rangés dans leurs longs cylindres, était d’un autre âge, antique et patiné. La Parokhet5 qui le recouvrait était pâle, usée, les lettres d’or à peine lisibles qui l’ornaient, flottaient intemporelles dans l’espace. Salma, respectueuse, l’observait à distance, Raphaël l’avait prévenue : il ne lui était pas permis de s’approcher de l’armoire sacrée. Ses yeux fixaient les caractères hébraïques qu’elle avait découvert pour la première fois de sa vie, lors du premier passage à la synagogue en compagnie de Raphaël. Depuis, chaque fois qu’elle pénétrait dans ce lieu saint, un sentiment étrange s’emparait d’elle. Elle se sentait complètement transformée, métamorphosée. Elle se forçait à contrôler sa respiration et à se calmer, avant de commencer son travail. Elle entamait alors le nettoyage des fenêtres en forme d’arc de la maison de prière. Elle se souvenait d’avoir toujours ressentie une grande crainte envers le Dieu des Juifs, mais depuis son installation au sein de la famille juive, sa peur allait grandissant.

Du haut du deuxième étage de la maison de la ruelle, Salma la belle pris l’habitude, entre deux travaux, d’observer les faits et gestes des voisines qui s’activaient dans le patio. Elle les contemplait et sentait une vague de nostalgie la submerger. Le matin, après le départ des hommes vers leur travail, les femmes sortaient de leurs foyers pour se retrouver dans la cour, chacune avec ses propres ustensiles dans les mains. Elles éparpillaient les bébés autour d’elles, qu’ils jouent ensemble alentour, les abandonnaient à leurs babillages et entamaient leur journée. Elles reprenaient leur place en se regroupant, oeuvraient en société dans une chaude convivialité.
Simy, assise par terre, déposait sur ses jambes repliées un grand plateau contenant une petite montagne de grains de riz. Avec un art consommé, des gestes rapides et expérimentés, elle le prenait à pleines mains, lui faisait subir un contrôle des plus sévères, le nettoyait, en retirait graines étrangères et déchets divers.
Sara, son amie, assise sur un court tabouret de bois, soumettait ses lentilles à un examen minutieux. Ses pieds semblaient être étroitement soudés à son siège, ses jambes serrées étaient entièrement recouvertes d’une longue robe aux couleurs neutres. ? ses côtés se trouvait Esther, une grande femme approchant la quarantaine, vêtue d’une légère robe fleurie, dont la partie supérieure attirait les regards. ? son corsage pendaient, de part et d’autre d’une poitrine généreusement découverte, deux cordons de fermeture qu’elle n’utilisait jamais, exposant à la ronde une gorge exubérante.
Tout près d’Esther, se trouvait Aliza, assise dans une posture typiquement orientale. Elle tenait un petit couteau dans la main droite et un concombre dans la main gauche. Elle pelait soigneusement son concombre et les épluchures tombaient lentement par terre. Elle le débitait en fines tranches directement dans une casserole posée sur son ventre.
Le plaisir d’être ensemble et en bonne compagnie ; facilité, aisance et bien-être. Les travaux routiniers devenaient légers et supportables. D’autant que l’on ne tardait pas à se lancer dans un bavardage soutenu où l’on pouvait rapporter et colporter les derniers potins et ragots, glissant insensiblement sur les soucis et les tracas quotidiens.
Et Salma observait du haut du son perchoir, réservée et attentive.

Au milieu de la matinée, arrivait le temps de la pause, le temps de prendre un repos bienvenu. Simy, la généreuse au grand coeur, se levait en secouant ses vêtements et se dirigeait vers la maison. Elle allait préparer le thé traditionnel. Un soupir d’aise général l’accueillait lorsqu’elle réapparaissait tenant la Séniya, un grand et beau plateau trépied en cuivre ciselé, portant le Berad, la théière au joli décor gravé au burin, entourée de délicieux gâteaux sucrés et de cinq verres fins transparents au bord doré. Bien-être et détente, la sacro-sainte récréation et le rituel du thé. Les femmes le boivent à petites gorgées, dégustent leurs pâtisseries, devisent, conversent et se confient mutuellement leurs petits secrets.

Salma se tenait à l’écart et ne participait guère à ce genre de distractions. Elle passait une grande partie de la journée dans la solitude et allait parfois rendre visite à Tsippora.
Tsippora et son mari habitaient de l’autre côté de la maison. Salma les aimait beaucoup, plus particulièrement la belle Tsippora. Au yeux de Salma, Tsippora la femme juive et son mari apparaissaient comme des géants véritables, tels ces personnages dans les récits des Mille et une Nuits. La femme juive était très belle, avait une peau claire au grain pur, de grands yeux verts. Son mari portait une barbe noire et avait belle allure dans ses tenues vestimentaires claires de coupe occidentale. Salma estimait que l’homme juif était plus âgé que sa femme, d’une bonne dizaine d’années, pour le moins. Le foyer de Tsippora était égayée par la présence de deux enfants en bas âge, un nourrisson et son aîné âgé de six ans. Tous les matins l’homme se rendait à son travail. Il était transporteur au Souk, le marché local de Marrakech. Tsippora la belle, elle, passait ses journées dans sa chambre s’occupant de ses enfants et de son intérieur.

Salma savait que le couple venait de Ouarzazate, une petite ville idyllique du sud, non loin de Marrakech la rouge où il avait emménagé. La majorité de ses habitants étaient des berbères et les femmes juives de la petite bourgade se mariaient très jeunes, à l’instar des parents de Salma, l’ensemble des membres de sa famille et de toutes les personnes qu’elle connaissait. Les jeunes filles s’unissaient avec celui que leur père avait choisi et devaient l’accepter de gré ou de force. Salma supputait que Tsippora, la belle femme aux yeux verts, avait connu le même sort, subit le même destin. Destin qui sera aussi le sien, elle le savait. Les lignes en étaient déjà tracées. De la maison du père à la maison de la famille juive et, le moment venu, de la maison de famille juive à celle de son époux. Celui que son père lui désignera.

Arrivée à l’âge de seize ans, Salma se retrouva confrontée aux mêmes réflexions, sassant et ressassant les mêmes pensées, alors que dans sa tête défilaient les images de sa vie et de sa destinée. Elle se mit à apprécier ces instants privilégiés où elle s’emparait de la grande clé, pénétrait dans la maison de prière de Raphaël et procédait à ses travaux de nettoyage dans le silence et le calme de ce lieu tranquille et retiré – tout doucement avec beaucoup de précautions et de doigté, que rien ne s’écroule. Dans ces moments hors du temps, irréels, elle retrouvait la paix avec elle-même. Elle ne voulait pas devenir adulte et avait peur de mûrir. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’observer l’évolution de son propre corps qui la contredisait. Ce corps que les signes évidents de la puberté marquaient de leur empreinte. Debout devant la Parokhet, elle se disait que son destin était scellé. Personne ne pouvait plus ignorer la beauté de Salma, son beau visage brun, ses immenses yeux noirs.
Salma qui a grandi et qui est devenue belle, si belle.

* * * * * * *

Quelque part, aux confins du désert du Sahara, Ali le fils d’un chef de caravane de chameaux, se préparait, en pleurs, à se séparer de son père.
Ce dernier venait de lui remettre un balluchon renfermant une cruche antique en maillechort recouverte d’un plaquage en cuivre orné de dessins, de fleurs et d’un verset du Coran, à quoi il ajouta quelques bijoux, des bagues en or.
? Ali, mon fils, quitte ce désert, va découvrir le monde… ? lui dit son père,
? … tu es encore jeune, intelligent, le moment de l’apprentissage est arrivé. Après, si tu le désires, tu pourras toujours retourner au désert et à ses paysages enchanteurs, à ses étendues éternelles où naissent tant de mirages. ?

Ali arriva à Marrakech et la découvrît à l’heure de sa plus belle parure. ? l’heure où tous ses atouts s’enflamment sous l’éclat magique du soleil couchant. La ville de glaise ocre rougeoyante, campait à l’orée du désert saharien au pied des cimes montagneuses et paraissait enveloppée d’une aura mystérieuse.
Tel un somnambule, Ali erra une heure durant dans la ville, hébété, le regard flou, n’en croyant pas ses yeux, abasourdi par le spectacle, la magie des lieux et l’étalage de tant d’exotisme. Les fins dattiers alourdis, abondamment chargés de fruits juteux, les différentes tribus berbères dans leurs toilettes scintillantes et leurs vêtements hauts en couleur, les marchands d’eau dans leur tenue traditionnelle, les ruelles étroites du Souk, le riche parfum entêtant des épices, les étals de poissons et de jus de fruit. Ils sont légion, très nombreux sur la place Djamaâ-El-Fna, ces étals bien alignés proposant du jus d’orange fraîchement pressé.
C’est sur cette place qu’Ali trouva le premier emploi de sa jeune existence. Il rinçait les oranges avant de les empiler soigneusement et les disposer artistiquement en hautes pyramides destinées à attirer les clients et allécher les touristes. Le maître des lieux lui indiqua une petite place à l’arrière de son petit commerce, où il lui permettait de s’allonger quelques heures par jour. Mais Ali ne pensait guère à aller dormir ou à prendre quelque repos, des cordons magiques le tiraient irrésistiblement vers la place centrale de la ville.

Il découvrit sur la grande place, les premiers acteurs de l’éternel spectacle, de l’immense représentation. Les différents colporteurs, camelots et marchands ambulants qui venaient de très loin. Parmi eux : les mangeurs de verre, les magiciens et fakirs, les diseurs de bonne aventure, les marchands d’amulettes, les jeteurs de sort, les charmeurs de serpents et le son aigre de leurs flûtes, les danseurs, les acrobates, les prestidigitateurs, les clowns, les guérisseurs aussi, des charlatans, les bonimenteurs vantant un remède miracle, les soigneurs de dents aux méthodes singulières qui vous arrachent une dent, gratuitement et sans anesthésie…
Sur la grande place fleurissent les commerces les plus variés. Des marchands d’objets galants, de statuettes et de masques rituels pour cultes variés, de broderie grossière mais également de la fine, de tapis bigarrés, de chapelets à égrener accompagnés de tapis de prière, de tissus aux couleurs fortes, de vêtements dorés et brodés or et, se frayant un passage dans la cohue de cette nombreuse foule, les éternels vendeurs d’eau fraîche, une grande outre sur le dos, versant le précieux liquide d’une hauteur de plus d’un mètre dans des verres en verre bleuté, sans renverser la moindre goutte par terre.
Un fourmillement bruyant, une mêlée trépidante et colorée, une agitation tintinnabulante, une multitude de “Maîtres-Colporteurs” formés au sein de leur tribu d’origine et porteurs d’une science hérité du père.

Ali rodait autour de la place les yeux brûlants, lourds de sommeil. Il ne pouvait se résoudre à quitter ces lieux du regard et il n’était pas le seul. Toute les habitants s’étaient rassemblée sur la place, tous les touristes étaient là. Tout le monde semblait s’être donner rendez-vous dans ce périmètre magique. Ali s’arrêtait parfois devant un ouvrage, intéressé, il s’adressait alors à l’artiste et le priait de lui révéler sa science. Et l’homme qui avait conservé avec jalousie les précieux secrets livrés par ses ancêtres et transmis de père à fils, lui ouvrait de bonne grâce les portes de son art et lui prodiguait savoir et enseignement.
Ailleurs il se contentait d’observer de loin les bonimenteurs, les grands cercles qui se créaient autour d’eux, les promesses de grand spectacle, la tournée pour récolter l’argent des badauds. Ils faisaient mine de chercher des heures durant de mystérieux objets dans leurs valises éculées, épuisant un public qui s’éparpillait, déçu d’avoir vainement attendu et aussitôt remplacé par de nouveaux passants, encore naïfs.
Il prêtait attention aussi aux curieux faisant le va et vient, errant sans but précis, pour le plaisir de flâner. Quelques-uns prenaient place, serrés les uns contre les autres, sur les bancs des cafés, se lançaient dans de grandes tirades et d’interminables narrations, étalant leurs histoires de vie. D’autres lorgnaient les jeunes passantes et tenaient des propos irrévérencieux, incongrus, grossiers. Il y avait ceux qui lisaient et relisaient inlassablement leur journal, à l’apprendre par-coeur. Enfin, ceux qui cassaient du sucre sur le dos de leurs contemporains et se délectaient de leurs malheurs.

Un beau jour, Ali fouilla dans le balluchon et en retira l’une des bagues en or que son père lui avait remis. Il s’en alla prendre conseil auprès de l’un de ces anciens qui se tenaient sur la place, un homme âgé d’aspect honorable, vêtu avec un goût rappelant les splendeurs d’antan. Il était assis, penché toute la sainte journée sur des livres anciens, des ouvrages antiques en partie déchirés. Absent, plongé corps et âme dans sa lecture, loin de son entourage, tournant délicatement les pages jaunies par le temps.
C’était celui qui lisait dans votre avenir, le voyant extralucide, mais également le conteur d’histoires. Le vieil homme le considéra longuement. Son regard se porta au loin, traversant les époques et sautant par-dessus les continents, parvint jusqu’aux vastes étendues du désert du Sahara, avant de revenir se reposer sur les livres étalés devant lui.
Il dit à Ali :
? Dans un mois tu rencontreras une jeune fille du nom de Salma. ?
Ali l’écoutait de toutes ses oreilles. Le vieux sage poursuivit :
? Tout un chacun se doit une fois dans sa vie de traverser le désert de son existence, avant de se forger une personnalité et de devenir adulte. Toi, tu as déjà traversé une grande partie du désert, l’autre partie, tu la feras en compagnie de ta compagne. De ta femme. ?

Cette nuit là Ali ne parvint pas à trouver le sommeil. Les propos du vieil homme l’avaient profondément troublé. Avant de se fixer quelque part, il voulait poursuivre ses promenades, ses voyages, ses pérégrinations, voir encore du monde. Mais si le sage disait vrai… si véritablement il serait sur le point de rencontrer l’amour de sa vie ?
Et si le sage se trompait, que faire dans ce cas-là ? Tout cela n’est pas très sûr… se disait Ali que le sommeil fuyait.
Un compromis se dégagea lentement.
? Je vais me donner un délai de trente jours, ? songea Ali, ? Je vais économiser un peu d’argent avant de poursuivre mon périple. ?

Il se leva au petit matin et, muni du petit capital remis par son père, s’en alla louer un petit magasin en ville. Il dénicha un petit local, tout noir, qui servit dans le passé au négoce d’un marchand de charbon.
Ali se mit au travail. Une fois le local prêt, il l’emplit de tissus multicolores, de belles pièces de soie importées d’Inde et de Chine. Les femmes de Marrakech en furent ravies et s’extasièrent devant ces spécialités venant de l’étranger. Il ne fallut guère plus de trois semaines à Ali pour faire la connaissance de tous les passants, de toutes les femmes juives et musulmanes, de connaître leurs besoins spécifiques, leurs voeux personnels et leurs goûts particuliers. Une telle pour les boutons, une autre pour les fils dorés, celle-là pour les tissus destinés aux robes de mariées, ou encore la grande amoureuse de Caftans.
Une femme sur deux susurrait à Ali :
? Viens nous rendre visite, viens boire quelque chose à la maison. J’ai une fille pour toi. Viens faire sa connaissance. ?
Mais les priorités d’Ali étaient d’un autre ordre. La constitution d’un pécule substantiel était impérative et indispensable à la poursuite de son voyage. Il voulait découvrir le monde avant de prendre épouse et de fonder une famille. La seule petite distraction qu’il se permettait dans le déroulement de sa journée, était de lever les yeux au-dessus de ses tissus, lorsque devant sa boutique, passait une belle jeune fille musulmane au beau visage brun et aux grands yeux noirs.

Ce jeudi-là, Salma était occupée au nettoyage de la synagogue. La lumière qui filtrait à travers les fenêtres du bâtiment agissait comme une invite de l’astre du jour. Elle eut une grande envie d’être à l’extérieur, de sortir déambuler et admirer les maisons rouges, de se rendre au Souk et d’aller sur la grande place. Mais le devoir l’appelait à la maison juive où elle devait se rendre pour préparer le thé de cinq heures.
Alors qu’elle s’apprêtait à le servir, elle glissa malencontreusement sur une flaque d’eau qu’elle-même avait négligé d’éponger peu auparavant. L’ensemble du précieux service à thé antique en porcelaine de Chine lui échappa des mains, tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux.
Salma, horrifiée, eut un mouvement de recul et regarda autour d’elle effarée. Sous le coup de la peur, elle prit la fuite et s’éloigna précipitamment de la maison, en état de choc.
Elle erra plusieurs heures dans les rues de la ville. ? la tombée du jour, elle s’assit sur une grosse pierre dans une encoignure et, pleine d’amertume, laissa couler des larmes brûlantes.

Ali venait de franchir la porte arrière de son magasin. Il commençait à faire sombre. Il leva les yeux et distingua dans la pénombre naissante, le beau visage brun, les grands yeux noirs noyés de larmes. Il s’approcha, intrigué, inquiet et doucement lui demanda de lui révéler son nom.
Une heure plus tard, Salma fut de retour à la maison de la famille juive, un service à thé neuf et complet entre les mains. Ali, à ses côtés, l’aidait à le transporter jusqu’à l’entrée de la ruelle – elle le pria alors de s’en aller, il ne fallait surtout pas qu’on les surprenne ensemble.
? partir de ce jour ils ne se sont plus quittés.
? chacun de ses passages au Souk, Salma s’arrêtait devant le magasin d’Ali. Il la remarquait de loin et sentait la gêne, la tristesse et l’embarras le gagner. Il était amoureux fou de cette jeune fille déjà femme, qui portait sous ses habits de la mousseline transparente qui ne laissait guère de place à l’imagination. Sa peau brillante couleur bronze, ses épaules et ses bras dénudés lui emplissaient les yeux et figeaient son regard. Il lui prenait les mains et lui disait des mots d’amour. Elle s’attardait dans son magasin, repoussant l’heure du départ. Il la conduisait à l’arrière de la boutique, lavait ses instruments d’une main et l’enlaçait de l’autre. Il laissait glisser ses doigts brûlants vers le postérieur juvénile et ferme qu’il gratifiait d’une caresse appuyée. Elle riait, se contorsionnait et cherchait à lui échapper.

Un jeudi après-midi, Salma invita Ali à venir visiter la maison de la ruelle. Elle était seule. Les membres de la famille étaient en voyage.
Ali franchit le seuil et regarda autour de lui. Il admira la grande chambre marocaine réservée aux invités que Salma avait rangé en prévision de sa visite, les beaux tapis, les fins matelas bourrés de laine. Les grandes parois de la chambre étaient peintes en blanc. Le haut plafond était soutenu par d’épaisses poutres en bois, grosses comme des madriers de chemin de fer. Sur l’une des parois transparaissaient les traits du maître de maison à travers un cadre en or bordant son portrait. Sur l’autre paroi, un ouvrage brodé en lettres dorées agrémentée de motifs marocains et espagnols lui faisait face.
Ils se laissèrent aller sur les matelas entourés de coussins moelleux et caressants. Le soleil baissait à l’horizon. Ali commença à raconter sa vie dans le désert du Sahara, l’histoire de ses pères et, depuis la nuit des temps, la longue tradition ancestrale qui faisait d’eux des chefs de caravanes de chameaux. Il évoqua les rudes conditions de vie, le travail ardu et ses peines. Il lui décrivit aussi le spectacle des paysages enchanteurs qu’il avait traversé, parcouru et tant admiré, .
? son tour elle lui raconta quelques bris de souvenirs d’enfance. Que lui restait-il d’autre en dehors de ses souvenirs ? Elle lui narra son voyage, tous les désagréments du chemin parcouru il y a quelques années en compagnie de son père. Et, après avoir abandonné la charrette et le cheval, son arrivée à Marrakech à bord d’un vieux camion aux ressorts grinçants, chargé à craquer de villageois, de moutons et de poules caquetantes.
Alors qu’il se penchait vers elle et qu’elle sentait ses lèvres se poser sur les siennes, elle lui fit part tout doucement des rêveries qui la hantaient. De pensées que la religion musulmane interdisait. La nuit, elle rêvait d’amour et de passion. Elle pensait à la beauté et à la mort. Envies et désirs l’assaillaient, la tourmentaient et la taraudaient sans relâche. De toutes ces forces, elle tentait de repousser les pulsions obsédantes et de les chasser de son esprit.

Elle lui raconta les bains dans l’eau de source où elle s’enfonçait toute nue, sans crainte et sans honte aucune. Son vague à l’âme. La nostalgie de cette sensation de l’eau sur son corps, de la caresse du vent sur sa peau. Elle souhaitait redevenir petite fille, ne plus avoir honte, chercher, découvrir, connaître et toucher, pour la première fois de sa vie, une âme qui mettrait un baume sur ses doigts douloureux.
? ? treize ans, on sait qu’il y a quelque part dans le monde un être que la fille pubère n’a pas encore connu et qu’elle passera le reste de ses jours avec lui, ?
murmura-t-elle à l’oreille d’Ali, qui frissonna au contact de son souffle. Il sentit les cheveux se dresser sur sa tête. Il se pencha et l’embrassa. Il venait soudain de réaliser l’espace de temps écoulé depuis qu’il avait touché ses lèvres pour la dernière fois.

Le lendemain, à l’heure de la prière des maîtres de maison, Salma se glissa discrètement hors de la ruelle et alla retrouver Ali. Ils se promenèrent dans la ville et se restaurèrent sur la place Djamaâ-El-Fna. Une soupe de légumes avec de la viande de tête de veau. Ils observèrent le remue-ménage sur la place, la foule et ses métamorphoses au fil des heures. Ils découvrirent Marrakech la grande, cette immense oasis dressée face au désert. Ils pénétrèrent dans la cour du très réputé hôtel Koutoubia, aux murs recouverts de mosaïque fine, aux couleurs dignes des contes des Mille et Une Nuits.
Dans les petites ruelles du Souk arabe, ils se risquèrent à marcher main dans la main et dans le quartier musulman, ils firent une halte pour déguster un délicieux jus de grenades frais. Ils étaient conscients de faire l’objet d’une attention particulière, qui se focalisait insensiblement sur eux et sentaient les nombreux regards qui les suivaient. Après tout, Ali était un personnage connu de tous, mais ils ne pouvaient s’empêcher de faire ce qu’ils faisaient. Ils ne pouvaient adopter d’autre attitude. Ils étaient ensemble, s’appartenaient et Salma réalisait, pour la première fois de sa vie, la portée et la signification d’une telle réalité. Elle n’était plus la jeune femme esseulée se penchant sur la société des femmes du haut de son observatoire du deuxième étage. Elle avait Ali. Elle avait un million d’étoiles brillantes à ses côtés.

Les jours où il n’y avait pas d’offices religieux à la synagogue, Salma se rendait compte qu’en présence d’Ali, elle avait beaucoup moins peur du Dieu des Juifs. En effet, depuis quelques semaines, elle prit l’habitude de faire entrer Ali par la grande entrée aux portes imposantes avaleuses de grosses clés.
Ce jour-là, le sol de la synagogue en a vu de toutes les couleurs. Ils roulèrent sur le sol frais et agréable, se débarrassèrent de leurs vêtements et se livrèrent aux joies de l’amour. Ils se donnèrent l’un à l’autre sur l’un des bancs de la synagogue. Entre les livres de prière. Repus, ils s’endormirent sur un deuxième banc.
Salma ressentait dans ses os frémissants l’irréparable qu’elle venait de commettre, la transgression grave des règles de la religion musulmane et le danger tout aussi grave qu’elle courrait désormais. ? l’intérieur d’elle-même, une voix lui soufflait de partir, de fuir au loin, le plus loin possible. Si par malheur son père, le musulman pieux et croyant, venait à apprendre la nature des relations interdites qu’elle venait d’entretenir avec Ali, il la tuerait sans hésiter et sans pitié aucune. Pour laver l’honneur de la famille, honneur qu’elle avait irrémédiablement souillé.
Elle était destinée à se marier dans son village natal, à s’unir avec un homme qu’elle ne connaissait pas. L’élu de son père. C’était inscrit, gravé dans sa destinée. Tout au long de cette journée mémorable, Salma réfléchissait, bichonnait, récurait la synagogue et méditait.

Dans le courant de l’après midi le ciel se couvrit d’un épais brouillard jaunâtre. Une tempête faisait rage dans les rues de Marrakech, charriant dans ses flancs des milliers de tonnes de sable rouge. Une obscurité inquiétante tomba sur la ville, comme une nuit sombre et angoissante. Les ténèbres envahirent les rues et les ruelles de la cité. Auréolé d’un nuage de poussière, Ali pénétra en trombes dans la maison de prière. Tout le désert du Sahara se déversait sur Marrakech, la couvrant d’un voile opaque. Cette nuit là, alors qu’ils étaient allongés, nus et étroitement enlacés, elle lui avait chuchoté dans le noir :
? Nous devons partir d’ici. Si tu m’aimes, fuis avec moi ! Viens avec moi si tu tiens à moi ! Retournons au désert, là seulement je pourrais me sentir libre, là je serais heureuse. ?
Et Ali hochait la tête et l’étreignait très fort.
Dehors la tempête gagnait en puissance.

Ensuite, tout se passa très vite, en l’espace de quelques secondes.
Des filets de poussière et des morceaux de crépi tombèrent soudainement du plafond de la synagogue. Il y eut une sorte de tonalité sourde et lointaine, un roulement continu, le craquement d’une fissure gigantesque, une rumeur allant s’amplifiant, qui s’approchait dans un vacarme assourdissant et un déferlement ravageur.
Sous l’action d’une puissante et irrésistible poussée d’une force implacable, les murs de la synagogue s’écoulèrent les uns sur les autres, soulevant des montagnes de poussières qui se mêlèrent aussitôt à la vague rouge déferlant sur la ville.
Un déchaînement des forces de la nature.
Salma et Ali sautèrent sur leurs pieds et se précipitèrent vers la sortie, fuyant le désastre et s’éloignant au plus vite du danger. Ils se figèrent haletants, à quelque distance sur la rue, serrés l’un contre l’autre, nus et effarés, tremblants et frissonnants de tout leur corps. Leurs habits, leurs souliers, tous leurs objets personnels étaient définitivement ensevelis sous les décombres du temple, entre les bancs usés et la Parokhet, au pied des poutres immenses et des rouleaux de la Torah…

? Nous venons de détruire la maison de prière des Juifs, avec nos péchés ! ? dit-elle à Ali, alors qu’ils reprenaient leur souffle.
? Nous avons commis un sacrilège dans ce lieu saint, dans cette demeure sacrée. Cette fois-ci nous nous en tirons à très bon compte. Nous serons certainement punis, la prochaine fois. De mort. ?
Ali écoutait en silence, il la regarda longuement et lui dit doucement :
? Un amour interdit, cela n’existe pas ! ?

Au lever du jour, alors que tous les Juifs se rassemblaient autour de la maison de prière, prêts à la relever de ses cendres, une des voisines tint à apporter son témoignage. Elle était prête à jurer sur tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, voire sur la tête de ses propres enfants, que cette nuit, au milieu de la tempête, elle avait distingué de ses propres yeux, une jeune fille et un jeune homme courant entièrement nus en direction du désert.

1 Djellabas, longues robes à capuchon, tissées en laine ou en coton, indifféremment portées par les hommes et les femmes. Des matériaux naturels pour ces vêtements amples dans lesquels le corps respire et se sent bien. Surtout en été. Si les djellabas pour homme sont plus sobres et plus simples, celles des femmes sont souvent de véritables parures. Normalement, la djellaba n’a aucune couture. Ce sont des broderies artisanales qui tiennent ensemble les différents morceaux du vêtement. ? partir du XVII? siècle, le Juif était tenu de se distinguer du musulman par son costume et portait une djellaba noire. Néanmoins, on se plaît à dire que ces contraintes n’étaient pas strictement appliquées au Maroc.

2 Caftan, habit traditionnel de cérémonie ou d’apparat, il constitue la garde-robe de base des femmes marocaines. Il se présente comme une longue robe, ample, sans capuche, aux longues manches évasées. Il s’attache sur le devant par des boutons de fils tressés et se porte avec une ceinture du même tissu ou encore en or ou en argent. Coupé dans des velours, des soieries ou des brocarts, il est souvent richement broché ou brodé au fil d’or, d’argent ou de soie. (Le Caftan se présente sous des aspects variables selon les régions. Le vêtement citadin diffère de celui des campagnes). Aujourd’hui, le caftan est un vêtement très recherché qui se porte près du corps, souligne la silhouette, met en valeur les formes féminines. (On écrit aussi Cafetan, mot du XVIe emprunté du turc Gaftan, robe d’honneur, lui-même du persan Khaftan, sorte de vêtement militaire).

3 Gabay, “percepteur”, terme issu de l’arabe. Trésorier choisi parmi les membres fortunés de la communauté et qui tient les comptes de la synagogue.

4 Tebah, à l’intérieur de la synagogue, tribune, estrade surélevée comportant un pupitre de lecture, où la Torah (Pentateuque) est lue, Elle fait face à l’Heikhal (Arche Sainte pour les Séfarades), partie essentielle du mobilier synagogal, où sont rangés les rouleaux de la Torah. L’ Heikhal est aussi désignée par le terme Aron-Hakodesh (par les Ashkénazes), celui-là même qui servait à désigner l’arche du Tabernacle du désert.

5 Parokhet, linge et garniture liés au culte synagogal. Rideau tiré devant le Heikhal, l’Armoire Sainte. Rideau de tabernacle, ce rideau se place devant les portes de l’arche sainte, en référence à celui du Temple antique – voire des époques antérieures – qui isolait le Saint des Saints.

I n t i f a d a à M a r r a k e c h

Un beau matin je fus pris de violents maux de ventre, des douleurs que je n’avais encore jamais ressenti de ma vie. J’articulais péniblement à l’intention de ma mère :
? Je ne vais pas aller à l’école aujourd’hui, je sens que je suis sur le point de mourir ! ?
Mon père, qui affectionnait la surenchère et l’ajout de son petit grain de sel en toute circonstance, écoutait notre conversation depuis la cuisine et ne put s’empêcher d’intervenir :
? David, tu n’as encore une fois pas fait tes devoirs ? ?
Je n’avais même pas la force de réagir. J’étais paralysé, tétanisé par la douleur. Ce n’était pas-là mes premiers maux de ventre. ? plusieurs reprises déjà, ma mère m’avait accompagné chez notre médecin de famille qui ne put fournir aucune explication à ce sujet. Ce jour-là, ma mère l’intuitive, flairait quelque chose de bien plus sérieux que de simples maux de ventre. ? son habitude, décidée et déterminée, elle s’activa sur-le-champ. Elle commença par enduire la partie douloureuse de Mahia1, notre Arak1 local, la panacée, le remède ultime pour tous les maux, pour toutes inflammations et pour tous les coeurs brisés.
Néanmoins, lorsqu’elle remarqua que l’Arak ne produisait pas l’effet escompté, ce fut d’une voix inquiète qu’elle s’adressa à mon père, :
? Tu ne comprends rien aux enfants, il vaudrait mieux que tu ne t’en mêles pas ! ?

Elle m’emmitoufla dans le gros manteau bleu et me conduisit bien au chaud au centre hospitalier national. Un jeune médecin français très séduisant, assurait le service à la réception de l’hôpital. Je lui souris, malgré mon état les douleurs et le flou dans lequel je flottais. Il me rendit mon sourire et m’examina aussitôt. Il se tourna vers ma mère :
? C’est une urgence, il faut opérer tout de suite ! ?
Ma mère manqua de s’évanouir :
? Comment ? Que se passe-t-il, de quelle opération voulez-vous parler ? ?
Elle le prît fermement par le bras, quêtant sa réponse.
? Madame, c’est l’appendicite. L’a-p-p-e-n-d-i-c-i-t-e ! ? lui dit-il en français.
La tension était telle que je j’en reçus mal à la tête. Mon corps frémissait d’effroi devant l’inconnu. Je ne comprenais rien à ce qui se disait et ne voyait pas du tout la nature du traitement que le docteur français s’apprêtait à m’administrer. ? cet instant, une seule chose m’importait, que les douleurs cessent et le plus rapidement possible !
On m’allongea un peu plus tard sur un lit d’hôpital qu’une infirmière jeune et souriante le fit aussitôt rouler vers la salle d’opération. Maman me serrait la main très fort. De son autre main, elle me caressait la tête et les cheveux comme on le fait avec un nourrisson. Une demi-heure plus tard, je m’endormais sous l’effet de l’anesthésie et l’opération put commencer.

Je sortais lentement du coton vaporeux et me retrouvais dans une chambre commune. Mon regard accrocha l’autre lit sur lequel un jeune garçon musulman d’une dizaine d’années était allongé.
J’appris qu’avec notre date de naissance identique, nous avions encore une opération de l’appendicite en commun. Vieille de deux jours en ce qui le concernait. Encore tout endolori, je ressentais malgré tout l’excitation me gagner devant une telle situation. Pour la première fois de ma vie, je me retrouvais face à face avec un musulman, mais sans toutefois réaliser ce que cela voulait bien dire.
Au fil des heures il m’apparut que mon voisin de chambre, Abdul Karim en savait autant sur les Juifs que moi-même sur les musulmans. Nous étions allongés chacun sur son lit, nous bombardant sans répit de toutes sortes de question :

? Tu crois en Dieu ? ? demandais-je.
? Oui, répondit-il ? coupant, convaincu.
? Et toi, retourne-t-il, tu fais le jeûne de Kippour ? ?
? Parfois ? lançais-je.
– ? C’est quoi la viande Casher, poursuivit-il et pourquoi les Juifs ne travaillent-ils pas le Shabbat ? ? appuya-t-il.
? Les musulmans ne travaillent pas le vendredi, nous c’est le samedi ? expliquais-je brièvement.
? Que faites-vous alors le samedi puisque vous ne travaillez pas ? ? insista-t-il.
? Nous nous promenons dans les jardins du roi, ou alors, nous allons boire du thé clair avec de la menthe sur la grande place, admirer les acrobates et les magiciens ? expliquais-je sans trop m’embrouiller.
? Moi aussi, je vais avec mon père à Djamaâ-El-Fna le vendredi, prendre une soupe de pois chiche à la tête de veau ? dit Abdul avec une surprise teintée de joie.

La glace était rompue. Les lignes de démarcations étaient désormais franchies et dès cet instant, nous nous abordâmes des sujets de conversations plus personnels. L’école, les amis, les voisins, le quartier.
Notre échange se déroulait en français, dans un français fluide et… Abdul parlait couramment le français. Il avait sûrement fait ses études dans une école privée et non à l’?cole de l’Alliance Israélite2 comme c’était mon cas. Il faisait partie de cette quatrième génération imprégnée de culture occidentale qui a vu le jour au Maroc. Il n’avait aucune difficulté à prononcer le “r” à la manière d’un parisien de souche, sans aucun accent.
Je l’enviais. Il avait eu très tôt, dès sa naissance, des instruments linguistiques presque parfaits à sa disposition. Je l’enviais malgré le fait que mon français n’avait rien à se reprocher. Je le trouvais même excellent.
En vérité et depuis l’âge de six ans, je n’avais guère eut l’opportunité d’être confronté à une langue étrangère. Fatima, elle-même, notre aide ménagère arabe entreprit l’apprentissage du français pour pouvoir mieux communiquer avec moi. ? l’?cole de l’Alliance, j’avais commencé à apprendre l’arabe marocain de la bouche des autres écoliers juifs, dont une bonne moitié ignoraient la langue française. ? ma grande surprise je découvris que le Maroc ne faisait pas du tout partie de la France, comme je l’avais toujours cru. Je continuais donc de converser avec Abdul en français, alors que les fils de l’amitié se tissaient lentement entre nous.
Nous évoquâmes tous les sujets du monde. Il m’arrivait de ressentir pour lui une sorte de familiarité affectueuse et intime. Je l’aurais bien pris dans mes bras si je n’avais pas été cloué au lit. Par contre, il m’arrivait également d’avoir ressentiment et amertume envers lui. Lorsqu’il me disait par exemple, avec une certaine suffisance, que le Maroc était le pays des musulmans et ne sera jamais celui des Juifs et des Français. Il glissait sans cesse dans ses propos sous-entendus et insinuations, laissant entendre que les musulmans se situaient tout en haut de l’échelle alors que les Juifs, eux, se positionnaient quelques degrés plus bas, bien en dessous. J’en ressentais un certain malaise. Mais en dernier lieu, la curiosité et l’enthousiasme l’emportaient sur le reste.

Notre tête-à-tête fut interrompu par l’arrivée des parents d’Abdul Karim venus lui rendre visite. Je les observais à loisir. La tenue vestimentaire européenne, la qualité des produits appétissants destinés à leur fils. Je compris que ce dernier était issu d’une famille aisée et fortunée. Je pensais à la mienne. Nous n’étions pas riches et ma famille ne pouvait guère se permettre de me gâter de la sorte, à la manière des parents d’Abdul.
Je me calais entre les oreillers, m’étirait dans mon lit et les contemplait avec envie, en salivant un peu. D’un grand sac marron en papier, les parents tirèrent de belles pommes rouges, grosses, pulpeuses, juteuses – une denrée coûteuse bien au-dessus des moyens de mes parents. J’en reçus un beau spécimen des mains des parents d’Abdul, très avenants. Je ne pus résister à la tentation et me mis à la croquer à belles dents en leur présence, dans la chambre. Je pensais à ma mère. Elle m’aurait certainement tancé si elle avait pu me voir. Après tout, pour faciliter et hâter ma guérison, elle s’efforçait, bien au-delà du possible, de me procurer une nourriture saine et équilibrée, savoureuse et variée.

? l’hôpital, les heures de la matinée me semblaient très courtes et passaient trop vite à mon goût. Ma mère qui avait décidée de me consacrer beaucoup de son temps, venait me voir tous les jours. Elle se levait tous les matins à cinq heures et faisait à pied le chemin entre la maison et l’hôpital. ? l’entrée, elle glissait quelques billets dans la main du gardien. Parfois c’étaient de petits pains bien chauds faits maison. Le prix d’entrée à l’hôpital.
Elle me réveillait d’un baiser tenant dans sa main un verre de lait chaud. Froidement, elle versait dans l’évier le lait servi par le personnel, en murmurant entre ses lèvres ? comme de l’eau… ? Elle n’avait pas tort. Les infirmières arabes, qui ne disposaient pas d’une quantité de lait suffisante, le coupaient à l’eau afin de pouvoir alimenter l’ensemble des patients.

Cinq jours après l’opération, je me sentais complètement remis.
Je m’extirpais de mon lit et allais à la découverte de la maison de santé, des différents services et des chambres de patients. Je devins très vite le préféré, le chouchou de tout ce public. Tout le monde recherchait ma compagnie.
Le jour où je fus libéré de l’hôpital, ma mère alla remercier le docteur français qui m’avait opéré. Il lui dit :
? Vous ne devez pas me remercier, Madame, cinq minutes de travail, pas une de plus. J’ai introduit deux doigts à travers l’incision, retiré l’appendice, tout remis en place et recousu la plaie. Et voilà ! ?

Je retournais à la maison pour une convalescence de deux semaines. Mon père, caracolant à son habitude à travers la maison, me considéra un instant et soupira :
? Lorsque tu n’es pas à l’école, tu ne fais que des bêtises. ?
Je me contentais de hausser les épaules, mais ne lui donnait pas tort. Une petite semaine après ma sortie de l’hôpital, je me promenais dans notre quartier en compagnie de mon ami juif, Robert. Il avait treize ans, déjà ! Il m’inspirait une confiance totale, je lui portais une considération et une admiration sans bornes. Il avait des boucles noires, des yeux marron bons et tristes. Ce jour-là, après avoir passé en revue toute la panoplie de nos jeux habituels, je racontais à Robert ma rencontre avec l’enfant musulman, Abdul Karim. La supériorité qu’il n’avait cessé d’afficher à mon égard. Robert écouta puis s’exclama :
? Vraiment ? Viens ! Nous allons remettre tous ses arabes à leur place ! ?
Je le suivis sans hésitation aucune. Après tout, Robert avait treize ans et j’étais heureux d’avoir à mes côtés quelqu’un de sa trempe pour montrer à Abdul qui était le plus fort.

Nous nous postâmes devant une grande porte d’entrée en bois peinte en bleu turquoise. Derrière, se trouvait une grande maison arabe qui abritait une nombreuse famille musulmane. Robert me glisse un lance-pierres entre les mains et m’explique rapidement la manière de l’utiliser. Jamais, au grand jamais je n’aurais osé me permettre ne serait-ce que l’esquisse d’une idée pareille. Mais Robert, très sûr de lui, raffermit le lance-pierres entre mes doigts et dit :
? Vite ! Nous disposons exactement d’une heure de temps avant le retour du maître des lieux. Vise bien ! ?
L’instant d’après, sous l’impact de l’un de mes projectiles, une des vitres de la fenêtre éclate en mille morceaux.
Les habitants de la maison tentèrent une sortie, mais prirent peur semble-t-il et reculèrent devant cette pluie de pierres venant de nulle part. Curieusement aucun des voisins ne vint à leur secours. Dans le feu de l’action et, alors que je lançais les pierres sur la maison, je fus pris d’un sentiment merveilleux d’exaltation. Je pensais intérieurement : ? Je leur ai bien montré ! Qui est le meilleur maintenant ?! Hein ! ?
Mais, lorsque nous vîmes soudain le maître des lieux se pointer à l’entrée de la venelle, notre excitation tomba tout aussi vite. Nous prîmes nos jambes à nos cous et filâmes comme des petits rats apeurés, chacun de son côté vers la sécurité de nos maisons. Tremblant de tout mon corps, je me cachais sous le grand lit de mes parents. J’avais les membres flageolants et frissonnait de la tête aux pieds.
J’entendis le maître de la maison musulmane frapper à notre porte. Le visage sombre et sévère, il articula :
? Le garçon qui a lancé des pierres sur ma maison se trouve ici ! ?
Ma mère lui répondit :
? Personne n’est entré ici ! Vous pouvez fouiller la maison si vous le désirez. ?
La confiance exagérée affichée par ma mère eut le don de m’exaspérer. Je me fâchais contre elle aussitôt. Heureusement je pus ramper jusqu’au coin le plus sombre de ma cachette et m’y recroqueviller. Il était temps. Notre visiteur n’aurait eu aucune peine à me découvrir lorsqu’il s’accroupit pour inspecter les lieux. Je patientais jusqu’à son départ, quittais mon abri et secouais mes vêtements pleins de poussière. Je pus enfin reprendre mon souffle et retrouver une respiration normale.

Cinquante ans ont passés depuis. Aujourd’hui, alors que l’Intifada fait rage et que de jour en jour, les troubles prennent de l’ampleur et s’étendent dans les territoires et à Jérusalem, de nombreux enfants de cette ville s’engagent régulièrement sur le chemin de la mosquée Al-Aqsa pour la prière du vendredi.
Parmi eux cheminait également l’enfant de dix ans, Muhamad Karim. Il y a une semaine, il avait réussit à se tirer sans dommage ni blessure des affrontements avec les policiers, à la suite des échauffourées qui ont suivi les jets de pierres sur ces derniers. Cette fois-ci, il n’a pas réussi à s’enfuir à temps et fut atteint à la tête par une balle en caoutchouc tirée par les policiers israéliens. Il se trouve en ce moment sur l’un des lits de l’hôpital Al-Maqased à Jérusalem, allongé les yeux fermés, un tuyau de respiration dans la bouche, un grand pansement recouvrant sa petite tête alors que la famille en pleurs veille au pied de sa couche.
Son père se trouvait à ses côtés au moment de la prière. Il disait aux policiers venus lui rendre visite :
? Pourquoi ? Pourquoi ? C’est un enfant ! Il suffisait de l’asperger d’eau, de le faire reculer sous la force du jet, il n’était pas nécessaire de lui tirer dessus. J’avais un mauvais pressentiment ce matin… je ne voulais pas qu’il m’accompagne à la prière aujourd’hui. Maintenant, c’est lui qui est touché, blessé… ?

Cette semaine-là, lors de heurts violents sur le Mont du Temple, trois enfants furent atteints par les balles en caoutchouc tirées par les soldats et les policiers israéliens. Une première balle toucha l’oeil du petit Ali du village Qalandia, une deuxième balle atteint la tête de Muhamad et une troisième balle frappa la tête de Mejdi.
Je me trouvais à ce moment-là sur le Mont du Temple, incorporé à une compagnie de policiers chargés de veiller au maintien de l’ordre sur ces lieux sensibles, auprès de ceux-là même qui avaient procédé à l’arrestation d’enfants qui lançaient des pierres sur les fidèles Juifs priant en contrebas devant le Mur des Lamentations.

1 Voir note – 8 -, récit “Le Jour du Couscous”

2 ?cole de l’Alliance Israélite, L’Alliance Israélite Universelle a été créée en 1860 par un groupe de six personnalités juives parmi les plus en vue à Paris. L’Alliance voulait pallier l’absence d’une structure sociale centrale dans la communauté juive et s’était donné pour mission de devenir ” un centre de progrès moral, de solidarité religieuse et de protection pour tous ceux qui avaient à souffrir de leur condition de Juif”. Son programme s’appuyait sur le triptyque : solidarité, émancipation, régénération. La première école de l’Alliance au Maroc fut fondée à Tétouan en 1862, bientôt suivie d’autres établissements dans les principales villes marocaines. (En 1865 à Tanger et en 1867 à Mogador…)
P a l a i s e t J a r d i n s

? Marrakech, l’art architectural arabo-andalous avait atteint des sommets remarquables et s’était pleinement exprimé dans la construction de palais et jardins dans cette ville. Chaque dynastie royale avait, selon les canons esthétiques de son époque, apportée sa contribution au patrimoine architectural marocain, en érigeant des édifices imposants, chargés de motifs décoratifs, d’ornements espagnols et d’agréments arabes.

Celui qui s’est particulièrement distingué dans la restauration de ces palais somptueux, fut le Sultan de Marrakech, Abd-el-Rahmân, un seigneur régnant au pouvoir absolu, le premier à avoir eu recours aux talents de maîtres artisans juifs spécialisés dans la restauration de résidences royales. Les Juifs de la Médina, la vieille ville de Marrakech, détenteurs d’un art ancestral transmis de père à fils, le revêtement mural, utilisaient la technique exclusive du Tadellakt1. Le Sultan découvrît cette technique particulière du haut de son cheval, en trottant dans les ruelles de la Médina, au milieu de passants intimidés, impressionnés et apeurés. Les couleurs saisissantes l’enthousiasmèrent. Il décida de faire venir les maîtres juifs au palais, en pleine rénovation générale, une de plus, pour en recouvrir les murs selon leur art.

Après avoir habillé une bonne moité des murs du palais, les peintres juifs furent déplacés vers l’aile Nord-Est, où se dressait le sérail, le quartier des dames, reconstruit à neuf selon une nouvelle conception rappelant le style des Mille et une Nuits.
Le palais des femmes se trouvait sous la surveillance constante d’eunuques. Le gynécée abritait une centaine de personnes, concubines et épouses du seigneur et maître. Elles étaient choisies, à différentes époques du règne du Sultan, parmi les plus belles représentantes de la gent féminine du royaume. Les eunuques, au service du roi, se préoccupaient de satisfaire tous leurs besoins, y compris en matière de produits de beauté, parfums et huiles diverses pour les soins de leurs corps sublimes et de leur peau au grain pur.
Le roi était le gouverneur suprême détenteur du pouvoir absolu, le maître incontesté de tout le pays. Tout était soumis à son bon vouloir et à son autorité. Toutes les terres lui appartenaient, tous les habitants étaient ses sujets obéissants, ses servants fidèles et dévoués. Le roi régnait en maître absolu, asservissait le peuple et nul n’était autorisé à s’immiscer dans les affaires du souverain. Et c’est ainsi que les plus belles jeunes filles du royaume étaient destinées, condamnées à être appréhendées et, honneur insigne, enfermées dans le palais du monarque. De gré ou de force. Et généralement, elles n’étaient pas consentantes. Pas du tout prêtes à se séparer de leurs familles, de leurs foyers et de leur mode de vie.
Il y avait autant d’épouses royales que de jours dans l’année.
Elles ne devaient cultiver qu’une seule vertu – la beauté.
Une fois à l’intérieur du palais, la captive était tenue de soigner cet attribut à tout prix. Entretenir et préserver par tous les moyens son capital beauté et la jeunesse de son corps, l’enduire d’huiles et de parfums, et patienter. Patienter des jours durant, avant de voir ses efforts récompensés et peut-être entr’apercevoir l’ombre, un pan du manteau royal.
La vie des femmes dans le Harem, source de frustration pour une honnête femme, ressemblait à la vie d’un oiseau enfermé dans une cage doré. Les jours coulaient uniformément. Insipides et maussades, monotones et pleins d’ennui, dans la solitude et au milieu de jalousies et de rivalités entre belles. Dans de telles conditions, les femmes du palais finissaient par sombrer dans la tristesse et l’amertume, dépérissaient et se flétrissaient au bout de quelques années.
? la suite de quoi, il devenait impératif de renouveler et de rafraîchir la maison de plaisir du grand seigneur par l’apport à intervalles réguliers, de jeunes et belles vierges cueillies aux quatre coins du royaume. Pour remplir cette tâche, le Sultan utilisait une police spéciale et certains ministres de son royaume, qui, chevauchant leurs montures rapides, des pur-sang arabes, s’en allaient débusquer et ravir de belles jeunes femmes, les arrachant à leurs foyers.

Un beau matin, le roi fit appeler ses ministres au palais et, causant une certaine surprise, leur demanda de lui faire amener les plus belles femmes du royaume, les plus belles certes, mais ce faisant, ignorer les jeunes femmes issues de familles honorables et fortunées et ne retenir que les plus humbles parmi les gens du peuple. Le roi expliqua qu’il avait l’intention de se trouver une épouse qui serait appelée à devenir reine. Seulement, cette Reine-là, il désirait en faire sa création, son oeuvre personnel. En partant de zéro et en assurant lui-même son éducation. Il voulait devenir un roi de contes et de légendes.
Les ministres et les agents arpentèrent les faubourgs du royaume et au bout de trois semaines, ramenèrent au roi trente-huit élues choisies parmi les plus démunies du peuple. Très belles. Belles à en pleurer. Tremblantes de peur et remplies de crainte, elles furent amenées devant le roi. Le monarque les examina l’une après l’autre, s’immobilisa, réfléchit, regarda à travers la fenêtre et lança à ses ministres :
? Je veux cette femme ! ?
Il tendit le bras et pointa son doigt, au-delà de l’embrasure de la fenêtre, sur une très belle jeune fille en train de franchir l’entrée du palais. Elle tenait entre ses mains le repas destiné à ses deux frères, maîtres artisans au service de Sa Majesté.

Cette jeune fille était Solika Hatouel la juive, qui ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Un instant auparavant elle portait comme chaque jour, à manger à ses deux frères et aussitôt après elle se retrouve campée et exhibée devant le roi, sur le point d’être séparée définitivement de sa famille. ? Le voilà mon mauvais oeil ? se dit-elle alors qu’on l’entraînait vers l’intérieur de la cour. Les parents de Solika Hatouel s’étaient efforcés de la préserver de cette malédiction, du mauvais oeil, toute sa vie durant.
Parce qu’elle était belle, belle à rendre fou tout celui qui portait les yeux sur elle..
? Il est préférable de te faire voir le moins possible ? lui disaient-ils,
? Moins de gens, moins de mauvais oeil. ?
Le père de Solika était le rabbin de la ville, Rabbi Shlomo Hatouel.

Très vite, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre : Solika la fille du rabbin a été prise au palais des femmes du roi et avait reniée sa religion. Rapidement, elle atteignit et submergea le quartier juif.
? l’intérieur du palais, Solika immobile et figée, regardait autour d’elle, ses yeux s’obscurcirent. La richesse et la beauté des lieux ne l’impressionnaient guère. Ni la mosaïque chatoyante ni l’eau claire des fontaines. Elle n’aimait ni les grenadiers ni la céramique fine de la salle de bain. Elle n’avait aucune intention de renier sa religion. Tout au long de la journée, elle répéta inlassablement aux ministres :
? Veuillez dire au roi que, si je n’avais pas été juive, j’aurais répondu avec la plus grande joie à sa proposition et à l’honneur qu’il veut me faire, que j’aurais quitté le Mellah sale et surpeuplé pour venir vivre ici. Mais je suis juive et ne renierais jamais ma religion. ?

? trois heures du matin, après qu’elle eut répété ces paroles un nombre incalculable de fois, Sa Majesté le roi en personne vint au-devant de la rebelle. Dans sa mansuétude et sa magnanimité, il tenta une dernière fois de l’influencer, de la convaincre et d’infléchir sa décision, qu’elle renonce à sa foi, qu’elle devienne son épouse. Il déclama quelques extraits du “Cantiques des cantiques”, traduit en arabe :
? Te voici belle, ma compagne, te voici belle aux yeux palombes. ?
Et Solika, la fille du Rabbin, de répondre dans la même langue :
? Vous êtes le roi, le Roi des rois, vous vivrez à jamais. Vous avez planté des vignes et des vergers. Entrepris de grands ouvrages et érigé des édifices pour la postérité. Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent. Vanité des vanités, tout est vanité2. Le roi s’est fait un palanquin en bois du Liban. Il a fait ses colonnes d’argent, sa tapisserie d’or, ses montants de pourpre, son intérieur pavé d’amour par les filles de Jérusalem. Il y avait soixante reines et quatre-vingts concubines et des jeunes filles sans nombre. Et voici, tout est fumée, pâture de souffle et poursuite du vent2. Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n’ai-je péri aussitôt enfanté ? Tout n’était que poussière et redeviendra poussière. Toutes les richesses du monde ne sont rien au-devant du Tout Puissant de Vérité et de Sa religion sacrée. Je suis née juive et je mourrais juive ! 3?
En refusant la conversion, elle scellait son sort et signait son arrêt de mort.
Elle fut tout d’abord soumise pendant de longs jours à la torture et, ayant persisté dans son refus décisif d’abjurer sa foi, on l’amena sur la grande place de la ville où elle fut mise à mort.

Cette nuit-là, les Juifs du Mellah secouèrent et malmenèrent les grilles du palais royal. Déchirants, leurs cris de douleurs montèrent jusqu’au ciel. Ils s’emparèrent du corps de Solika la belle et le confièrent au repos éternel. Son père, le Rabbin Hatouel fut inhumé à ses côtés peu de temps après. Il ne pouvait plus vivre sans sa fille et succomba rongé par la douleur, le coeur brisé.
Depuis, une flamme éternelle brûle sur la sépulture de la jeune martyre, de Solika Hatouel, la Sainte du Mellah. Du monde entier, des Juifs, nombreux, viennent régulièrement se recueillir sur sa tombe, lui rendre un dernier hommage et saluer son exemplarité pour l’éternité.

1 Tadellakt, enduit à la chaux dont le secret se transmet depuis des siècles de Ma’alem (Maître) à disciple dans la région de Marrakech. La matière première est la chaux éteinte de cette ville, les couleurs étaient obtenus à l’aide de pigments naturels comme le jaune d’oeuf, le safran ou la terre rouge de la ville. La chaux séchée est alors lissée et marbrée avec un galet de pierre, le Ma’alem utilise du savon noir pour l’aider à glisser. (Cette étape est à l’origine de son nom : le verbe “dellek” signifie “malaxer, pétrir, masser”). Enduit de cire naturel qui lui donnera toute sa brillance, le Tadellakt se patine avec le temps offrant au regard des faïençages d’une grande richesse ornementale. Il habille murs et objets d’une incomparable douceur satinée.

2 Hevel Havalim, communément traduit par “Vanité des vanités…”. selon une forme très prisée en hébreu pour exprimer le superlatif (Serviteur des Serviteurs, Saint des Saints, Cantique des Cantiques…). Ce terme est employé pour désigner tout ce qui éphémère, transitoire, vague, vain et vide. Tout ce qui manque de fermeté, de consistance, de réalité et de vérité. André Chouraqui propose dans sa traduction de la Bible : “Fumée des fumées, tout n’est que fumée”, le mot “vanité” ayant perdu en français contemporain son sens de “vide, vacuité, futilité”. (Ecclésiaste, 1:2).

3 Citations tirées du Cantique des Cantiques, de l’Ecclésiaste et du livre de Job.

L u c a s q u i n ‘ e s t p a s n é

Au XX? siècle, les chantiers de construction navale connaissent un grand essor et on assista au début de ce siècle, à un développement rapide et accéléré dans la fabrication de bateaux à vapeur modernes en métal, capables de naviguer à grande vitesse et aptes à affronter la mer par tous les temps.
Ils s’imposèrent peu à peu, écartant de leur chemin boutres et voiliers en bois entièrement dépendants du climat marin, livrés aux caprices des vents imprévisibles et à ceux de la bonne fortune. Dans le secteur des transports terrestres, les prix chutèrent de manière significative et ouvrirent la voie aux échanges commerciaux et au négoce maritime international. Cet affaissement des coûts encouragea les classes moyennes à utiliser le bateau à vapeur pour leurs besoins personnels, à se lancer dans l’aventure et dans la découverte du monde.
Le jeune Raphaël, celui qui allait devenir mon père, pour le moment porteur d’une tignasse noire de jais en bataille, ne pouvait matériellement se permettre d’envisager qu’un voyage à sens unique. Ce qui ne troubla guère sa décision de prendre un billet aller simple pour la France et de s’en remettre à la bonne providence pour le reste.

Ce même Raphaël se rendit à l’agence de navigation maritime à Casablanca pour réserver une place sur le pont du navire Marie-Anne en partance pour Marseille. La directrice de l’agence consulta rapidement ses documents puis, brève et sèche, lui annonça que toutes les places étaient déjà occupées et que même si entre-temps l’une d’elles venait à se libérer, ce sera certainement sur le pont supérieur.
Déçu, Raphaël rentra chez lui. Le lendemain, il retourna au bureau de l’agence, résigné à prendre la place sur le pont supérieur. Comme par miracle, une cabine minuscule située dans le ventre du navire, venait tout juste de se libérer.
Et c’est ainsi que notre bon Raphaël se retrouva sur son premier géant à vapeur, un billet aller-simple dans la poche, au milieu d’une foule de voyageurs embarqués pour la traversée Casablanca-Marseille.

Les jours s’écoulaient languissants. Raphaël fixait son billet en laissant libre cours à sa fantaisie et à son imagination. Il essaya de se représenter la France. Comment étaient les gens ? Les rues ? Est-ce que la terre de Paris avait la même odeur qu’ailleurs ?
Le jour du départ fatidique, il était arrivé au port de Casablanca avec cinq heures d’avance. Il se mit à contempler le bateau et à rêvasser. Dès que l’embarquement fut permis, il se précipita, grimpa sur le pont supérieur et s’immobilisa pour observer le navire se remplir lentement, à craquer : des soldats français en service au Maroc regagnant leur patrie en uniforme, le temps d’une permission, des hommes d’affaire européens, des négociants convoyant leurs marchandises, de simples touristes se hasardant pour la première fois de leur vie hors des frontières du pays.
Au milieu de cette masse grouillante de voyageurs escaladant les échelles du pont, des marins s’affairaient torse nu. Ils veillaient au chargement du charbon et le déversaient dans les entrailles béantes du navire ; une denrée indispensable destinée à faire tourner les monumentales machines du vaisseau à vapeur.

Avec le coucher du soleil, ils purent enfin déposer le dernier sac de bananes vertes dans la cale et, après le chargement du dernier colis, les débardeurs rabattirent le lourd couvercle en bois sur la soute du navire. Raphaël le curieux, regardait impressionné deux officiers français surgir sur le pont dans leurs uniformes immaculés affichant leurs grades : le capitaine du port et son adjoint venus libérer le bateau du quai.
Les derniers voyageurs se hâtèrent de grimper sur le pont, l’échelle fut retirée par les matelots à la peau claire. Les grosses amarres qui avaient retenu le navire à quai furent larguées et également récupérées sur ordre du capitaine. Les moteurs grondèrent dans un fracas de pistons et de bielles. Le navire vibrait, piaffait d’impatience contenue, enfin prêt à s’élancer. Raphaël, qui effectuait la première traversée de sa vie, se tenait fermement au bastingage qui courait le long du pont supérieur. Pour ne pas tomber. Il avait un peu peur et était très ému. Le tangage se fit sentir et prit de l’ampleur. Le navire se mettait lentement en mouvement, s’éloignait insensiblement du quai. D’abord la poupe ensuite la proue, l’étrave. Un instant plus tard le rivage disparut aux yeux des voyageurs. Les vastes étendues de l’océan s’étalaient autour d’eux et, au-dessus, battaient les pulsations d’un coeur en émoi.

Raphaël demeura sur le pont jusqu’au moment où la dernière parcelle de terre de Casablanca eut disparue dans un voile de brume violacée à l’horizon. Il descendit du pont et songea à aller inspecter sa cabine. Il découvrit un trou sombre, étouffant et bruyant, accolé au compartiment machines du navire. Il se demanda ce qu’il était préférable de faire ? S’enfermer dans l’exiguïté de cet antre obscur où l’air se faisait rare, ou aller se frotter à la masse de voyageurs sur le pont. Un quart d’heure plus tard, il se retrouva sur le pont surpeuplé, plutôt l’océan et les humains.
La puissante clameur des vagues se perdait dans le vacarme des piétinements des voyageurs qui flânaient en traînant les pieds sur le pont de bois. Les gens bavardaient sans arrêt dans une cacophonie de langues étrangères. De tous les coins montaient les roucoulements et les ricanements de femmes légères, de peu de vertu. Deux français en uniforme se chamaillaient prêts à se jeter l’un sur l’autre et à jouer des poings. Et, tout autour, l’océan à perte de vue… une mer bleue sombre, nue et déserte.

Après quatre longues journées et quatre nuits de somnambulisme, le bateau accosta au quai du port de Marseille. Six heures plus tard, Raphaël, ému, enthousiaste et euphorique, posa les pieds pour la première fois de sa vie sur le sol de Paris. Ce fut le coup de foudre.

Raphaël fut frappé par la beauté audacieuse, l’éclat, les couleurs et les ambiances chatoyantes de Paris. ? l’?cole de l’Alliance du Maroc1 qu’il fréquenta dans son enfance, il était courant de chanter des airs en vogue dédiés à l’amour et célébrant Paris, la ville de lumières, la ville des amoureux. Maintenant, il en comprenait le sens, étant sur place. Il dénicha une chambre à louer sous les combles d’une petite maison non loin du Sacré-Coeur. Le panorama derrière la fenêtre lui coupa le souffle. Les meubles étaient simples et rustiques.
Trois photos représentant le fils de la propriétaire étaient accrochées aux murs. Son rêve était de devenir grand peintre. Il devait néanmoins gagner sa vie en faisant des découpages. Il s’appliquait avec ses ciseaux à chantourner le profil de touristes ou de passants dans du papier photo cartonné noir, pour la modique somme de dix centimes. Sa mère habitait la maison où se trouvait la mansarde. C’était un être débordant d’amour et de compassion envers son entourage, ses contemporains et qui aimait plus particulièrement les animaux.

Au deuxième jour de son séjour parisien, Raphaël prit la navette, le bateau mouche pour une petite croisière le long de la Seine. Un chanteur à la voix enrouée et rocailleuse entonna des romances exaltant l’amour et glorifiant Paris, un accordéon entre les mains.
Aux heures du crépuscule, sous un ciel trouble diffusant une luminosité entre chien et loup, Raphaël marchait le long de la plus belle avenue du monde – les Champs-Elysées – et contemplait la foule de parisiens en tenue festive installés sur les terrasses du café Voltaire et du café La Fée Verte. La tour Eiffel, impressionnante, était visible de chaque coin, de tout endroit.
Trois mois s’écoulèrent ainsi, avec mon père immergé dans Paris la belle. Trois mois de rencontres diverses avec des artistes de rue ignorés, délaissés et démunis, d’autres plus connus voire célèbres. Des visites dans différentes galeries et des flâneries sans fin dans les rues de la ville. Au bout de ces trois mois il avait dépensé toutes ses économies. Il décida de descendre au sud vers les petites localités autour de la ville d’Arles, dans l’espoir de trouver un emploi dans les vignobles, d’épargner, de refaire son pécule et de rentrer à la maison.

Dès son arrivée dans la première bourgade, il tenta sa chance immédiatement et frappa à la porte d’une grande maison entourée de vignobles. Le propriétaire rondelet et sa grande femme lui ouvrirent leur porte, chaleureux et amènes. Ils furent heureux de pouvoir offrir une place de travail au jeune homme. Ils ne connaissaient guère le Maroc et trouvèrent dans les récits de mon père une source de joie et de découverte, de savoir et de connaissances nouvelles.
Mon père travaillait depuis une semaine chez le couple hospitalier, lorsqu’un jour, alors qu’il cueillait des raisins, il vit venir à lui, descendant d’un pas léger du haut de la colline, une belle jeune fille qui lui tomba presque dans les bras. Elle se présenta, Marie-Anne, la fille du couple grassouillet. ?tudiante à l’école des Beaux-Arts elle rentrait à la maison pour les vacances d’été. Raphaël sentit les battements de son coeur s’accélérer. Il se demandait si une volonté mystérieuse était à l’origine du baptême du bateau qui l’avait transporté en France, lui donnant justement le nom de Marie-Anne ? Ou alors, s’agissait-il d’un simple concours de circonstances miraculeux ?

Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre bien avant qu’une seule parole ne fut prononcée. Les jours où ils se retrouvaient au vignoble, ils parlaient d’impressionnisme avec la fougue de la jeunesse. Après le travail, lors des soirées froides, ils se promenaient enlacés. Il la prenait par la taille et leurs rires retentissaient dans le silence assoupi du village endormi. Ils prirent pour demeure une hutte de bois à l’orée du vignoble. La pause de midi les retrouvait nus, roulant sur le vieux parquet en bois craquelant, buvant du vin frais et se prodiguant de tendres caresses.
C’était l’une des plus belles époques de la vie de mon père. Une vie paisible et réglée, sans histoires et sans soucis. Un emploi agréable, beaucoup d’amour et une idylle qui se poursuivit tout l’été.
Lorsque les premières rafales de vents se mirent à souffler à l’extérieur, une tempête d’une autre nature se leva à l’intérieur.

Une nuit, après les douceurs de l’intimité, Marie-Anne dit à mon père :
? Notre fils, j’aimerais l’appeler Lucas, ? et l’embrassa.

Cette nuit-là mon père ne put trouver le sommeil. Il songea à ses parents. Aux tourments, aux déchirements qu’il allait provoquer s’il venait à prendre une non-juive pour femme. ? l’effroi qui les saisirait en apprenant que leur premier petit-fils s’appellerait Lucas, du nom d’un évangéliste du Nouveau Testament…
Toute la nuit il se retourna dans son lit, déchiré entre son amour pour cette jeune belle française et ses devoirs envers le judaïsme, son attachement à ses parents et à leur style de vie. Le matin, alors qu’elle dormait encore, il se leva sur la pointe des pieds et se rendit à la poste locale adresser un télégramme urgent à son oncle bien-aimé au Maroc :
? Cher oncle, je vais bien et j’ai le mal du pays. Ne poses pas de questions superflues. Si tu ne m’aides pas, tu me retrouveras reniant ma religion – et je n’ai pas l’intention de le faire – à la veille de Yom Kippour de surcroît. Envoie-moi un télégramme de toute urgence. Trouve un prétexte quelconque m’obligeant à partir d’ici au plus vite. Vous me manquez. Raphaël. ?

? la tombée du jour, Marie-Anne rentrait de la petite localité voisine chargée de ses achats quotidiens. Les yeux mouillés de larmes, elle tenait un papier serré entre les doigts. Elle étreignit longuement Raphaël et lui remit le pli urgent.
? Cher Raphaël, maman est décédée, rentre vite à la maison ! ?
Mon père, acteur né, adopta à la lecture de la triste nouvelle un comportement de circonstance, abattement, douleur et désarroi. Le lendemain matin, déjà, il bouclait ses valises. Il étreignit son ex-future femme ainsi que ses parents avec une grande chaleur. En refermant la porte derrière lui il savait qu’il venait de voir pour la dernière fois celle qu’il a tant aimée.
Il s’en retourna au Maroc retrouver le giron familial et sa place au sein du Judaïsme ancestral.

1 Ecole de l’Alliance Israélite, voir note 2 , récit : “Intifada à Marrakech”
L e P r e m i e r P é c h e u r M a r o c a i n
? l’époque du second Temple, déjà, de nombreux Juifs s’étaient établis au bord du lac Kinéreth1. Les eaux du lac, douces, transparentes et poissonneuses, attirèrent les nombreuses familles qui tiraient leur subsistance de la pèche. La mer de Galilée, avec ses rivages couronnés de monts azurés d’une grande beauté, exerçait une forte attraction aussi bien sur les habitants du lieu que sur les gens de passage et les touristes.

Dans les années cinquante du vingtième siècle, lors de la nouvelle implantation, une jeune génération de pécheurs vint s’établir à Tibériade. Répondant à l’appel du sionisme, les tous premiers nouveaux immigrants du Maroc débarquèrent en Eretz Israël avec leurs familles. Ils arrivèrent au pays prêts à prendre part à la construction du nouvel Etat, sacrifiant biens et richesses dans leurs terres d’origine, heureux de mettre enfin le pied sur le sol de la patrie dont ils avaient tant rêvé et vers laquelle tendaient leurs aspirations ancestrales. Ce fut véritablement une Aliya2 messianique pure. Leur attachement à Sion et à Jérusalem était, aux yeux des envoyés d’Israël venus organiser leur montée, un sujet d’étonnement constant. Les Juifs du Maroc voyaient se réaliser devant leurs yeux les paroles des prophètes : De toutes les extrémités de la terre, les Juifs reviennent reconstruire Eretz Israël. ? Et, ils sont venus. Venus pour reconstruire.

Au Maroc, les habitants de la ville de Safi, aux abords des rivages de l’océan atlantique, avaient fait de la pèche un art à part entière. La majorité des habitants de cette ville industrielle se consacraient à la pèche ou travaillaient dans les conserveries : ils étaient employés dans les nombreuses usines de traitement de poissons qui se dressaient dans le port de la ville et dans la zone industrielle de la cité. La fierté de la ville et de sa région était la sardine. La commercialisation de la sardine en conserve constituait la branche principale de l’industrie locale. Les boites de sardines affichant le drapeau marocain, l’étoile verte à cinq branches sur fond rouge et vert, s’exportaient vers le monde entier, y compris Israël et concurrencèrent avec succès la sardine portugaise et la sardine espagnole.

Albert Elbaz, le pécheur, avait passé toute sa vie sur un chalutier portugais qui sillonnait les ports de mer du Maroc. C’était un homme sain, solide et vigoureux aux traits décidés, les mains musculeuses zébrées de profondes cicatrices et tailladées par le travail ardu de toute une vie, le corps immunisé, le teint hâlé et la peau recouverte de taches brunes gravées sous les coups du soleil brûlant.
En ce jour du 2 mars 1956, Elbaz, natif du Maroc, appris, à l’instar de tous les autres habitants de ce pays, que le Maroc venait d’obtenir son indépendance de la France. Il fut très attentif aux bouleversements intervenus quelques temps auparavant, au mois d’août 1955. Un moment historique où tout bascula au Maroc et dans sa ville natale, Safi.
En l’espace de quelques jours, différents mouvements insurrectionnels nationaux se levèrent et organisèrent manifestations et émeutes contre le pouvoir français. Ils revendiquaient l’indépendance et exigeaient le retour du roi du Maroc, déposé en 1953 et exilé depuis à Madagascar. Ce furent des temps très difficiles et pour les Juifs et pour les Musulmans. La radio diffusait en continu nouvelles, informations et déclarations diverses, expliquant aux habitants soumis à l’état d’exception décrété sur l’ensemble du territoire, la conduite à suivre. Des officiers français se présentèrent à la maison des Elbaz et leur recommandèrent de verrouiller soigneusement jour et nuit, les lourdes portes en bois du bâtiment qui donnaient directement sur la rue.

Il y eut certes une courte période de solidarité entre Juifs et Musulmans. Mais, dans la ville de Safi vivaient également des groupes d’extrémistes musulmans. Des villages alentours, des musulmans chiites, ainsi que de dangereux activistes d’obédiences diverses, affluaient vers la ville. Lors des prières à la mosquée, les ministres du culte excitant leur auditoire, réussirent à les enflammer et, un vendredi, les fidèles jaillirent des mosquées et se répandirent dans les rues. Des va-nu-pieds et des étudiants, des balayeurs de rues et des fonctionnaires, des portefaix et des agents secrets, des enfants et des adultes. Comme un troupeau de moutons débridé, ils défilèrent ruisselants de sueur, surexcités et survoltés dans les rues étroites de la ville, les mains armés de haches et de couteaux. Ils hurlèrent et rugirent, dévoilant aux yeux de tous leurs instincts meurtriers et scandèrent : ? Allahou Akbar ! Dieu est grand ! ? Si par malheur un enfant se retrouvait pris dans la houle de l’une de ces manifestations, son sort était scellé. Le piège était mortel. La meute sauvage exerça dans les rues étroites de la cité, une pression terrible sur les entrées de maisons d’habitation. Lorsqu’un portail ne résistait pas à la poussée des déchaînés, cédait et s’éventrait, la horde se ruait en masse à l’intérieur de la maison, égorgeait tous ses occupants sans pitié, saccageait, dévastait et pillait à tour de bras.

Les autorités françaises décrétèrent l’état d’urgence. Le couvre-feu fut instauré dès six-heures du soir. Des soldats sénégalais furent postés aux quatre coins des rues avec ordre de tirer à vue sur tout violateur du couvre-feu. Pendant quelques jours, Juifs et Chrétiens restèrent reclus chez eux. Il y avait grand danger à se risquer dans les rues alors que l’on inhumait encore les morts tombés lors des affrontements. Après la proclamation de l’indépendance, de nombreux Juifs sentirent naître dans leurs coeurs, craintes et inquiétudes quant à leur avenir et quant à l’avenir de leurs familles. Ils n’avaient plus le choix et décidèrent d’accepter ce que le destin leur dictait, monter en Eretz Israël. Ils se tournèrent vers l’Agence Juive3 résolus à s’inscrire pour la prochaine Aliya.
Un jour, en plein couvre-feu, Albert vit de la fenêtre de son domicile un jeune marocain jaillir de sa maison et courir en brandissant le drapeau marocain, les soldats tirèrent aussitôt et le tuèrent sur le coup.
La décision d’Albert fut prise sur-le-champ, émigrer avec sa famille en Israël.
Le lendemain, après son passage aux bureaux de l’Agence et l’obtention de leur certificat d’immigration pour la prochaine Aliya, Albert s’adressa à sa femme, à son fils Léon et à ses deux fillettes. Il leur fit part, avec une grande émotion, de sa décision de monter au pays.
? Nous quittons le Maroc pour une ville du bord du lac en Israël, une ville avec des chances de bonne subsistance, leur dit-il.
? Mais papa, notre maison est ici, nous sommes nés ici, lui dit Léon, son fils aîné.
? C’est vrai. Mon grand-père et moi-même sommes également nés ici. Mais notre place n’est plus ici ! Nous ne sommes plus les bienvenus. Nous allons tout quitter sans en souffler mot à personne. Notre maison, notre vrai foyer, se trouve désormais en Eretz Israël, là-bas nous vivrons parmi nos frères juifs. ?

Le bateau Jérusalem se détacha lentement du port et entama sa traversée en direction d’Israël. Dès cet instant, on vit s’activer les gens de l’Agence, les responsables de l’intégration de la Aliya. Ils distribuèrent des cartes d’identité Nouvel Immigrant aux voyageurs tout en s’enquérant de leurs voeux quant à la ville de destination en Israël. Un homme dans la file devant Albert demanda la ville de Haïfa. On lui répondit :
? On te met sur la liste pour Ashkélon. Un quart d’heure de route de Haïfa. ?
Quant son tour arriva, Albert pria et supplia les fonctionnaires de l’Agence de lui octroyer une maison près de la mer, vu qu’il était pécheur et que c’était le seul métier qu’il ait jamais exercé, le seul qu’il puisse pratiquer. On lui retourna :
? Nous avons pour toi un endroit à un quart d’heure de route de la mer. ?
Et ils l’envoyèrent à Kiryat Shmona.

Lorsque le bateau jeta l’ancre dans le port de Haïfa, les membres de la famille furent frappés par le paysage qui s’offrait à leurs yeux : l’image majestueuse du Mont Carmel auréolé de lumières scintillantes. Ils respirèrent profondément. Un sentiment de vastitude, d’espoir et d’exaltation de l’âme s’empara de tous – nous sommes arrivés en Eretz Israël.
Les Olim empruntèrent la passerelle du bateau et allèrent au-devant de la cérémonie de bienvenue officielle en Israël : deux hommes tenant deux longs tuyaux crachant du DDT, les arrosèrent sans prévenir et sans sommation aucune. Aussitôt la mère déploya sa longue robe et en recouvrit les deux fillettes pour les protéger. Albert qui tenait la main de son fils, la lâcha prêt à s’élancer contre les agresseurs. Il était très fâché, voyait rouge et serrait les poings… Ses habits et ses cheveux étaient recouverts de poudre blanche. Si son épouse ne l’avait retenu, il aurait certainement administré une correction bien sentie aux indélicats en réponse à l’offense subie.

Du port de Haïfa à Kiryat Shmona, le voyage en camion débâché fut long, fatiguant et éprouvant. La plupart des émigrants se couchèrent sur leurs bagages et s’endormirent. Albert, quant à lui, n’arrivait pas à fermer l’oeil malgré la fatigue accumulée. Les mêmes pensées tourbillonnaient dans sa tête. Il se mordait les lèvres à chaque nouvelle flambée de colère et au souvenir de l’accueil cordial et chaleureux qu’on leur avait réservé. Dores et déjà il ne croyait plus un mot des affirmations sorties de la bouche du fonctionnaire chauve et trapu. Debout à ses côtés dans le camion, un homme âgé, tenta de lui apporter réconfort et courage en disant :
? Ils vous ont promis un endroit près de la mer, ils tiendront parole. ?

Lorsque dans la nuit ils arrivèrent engourdis et endoloris à Kiryat Shmona, Albert sauta du camion, regarda autour de lui, cherchant la mer. Rien. Pas même une odeur de mer. Il remonta aussitôt dans le véhicule et s’y incrusta avec sa famille. Rejetant par principe toute concession, il refusera obstinément de le quitter et de rejoindre les autres immigrants. Enfant, il avait fréquenté l’école de l’Alliance de Safi et parlait couramment l’hébreu. Il n’eut aucune difficulté à exprimer aux fonctionnaires la nature de ses doléances et de ses souhaits.
? l’écart, observant la scène, se tenaient des policiers l’inspecteur Azoulay à leur tête, se gardant de s’immiscer dans les décisions des employés de l’agence. L’inspecteur Azoulay, ému, écoutait les propos échangés entre Albert et les fonctionnaires. Il en fut très touché. Lui-même était monté du Maroc quelques années auparavant. Il s’adressa à Albert comme à un ami et lui dit :
? Albert, je comprends ta colère. ?
? Monsieur l’agent ! Où est passé le respect dû à l’être humain ? Rien de tel au Maroc, Parole donnée Parole tenue ! ?
? Albert, Kiryat Shmona est aussi un bel endroit, il y a… de beaux paysages et un très bon gagne-pain ! ?
? Ni paysages ni rien du tout ! On m’a promis la mer. La mer ! J’aimerais qu’ils tiennent leurs promesses. En tout honneur, comme des hommes. ?
L’inspecteur Azoulay s’approcha du véhicule et tendit la main à Albert, qui se pencha et embrassa l’officier. Les policiers quittèrent les lieux. Des larmes perlèrent dans les yeux de l’inspecteur. Les policiers reprirent leur route. Albert se retourna, vit sa femme et ses enfants lovés tout au fond du camion, apeurés. Il respira profondément, les regarda au fond des yeux et dit :
? Ne craignez rien ! Nous sommes entre Juifs. ?
Après de longues tractations qui se prolongèrent toute la nuit et la matinée du lendemain, on conduisit la famille Elbaz avec armes et bagages à Tibériade où une cabane en bois de la société Amidar 5 leur fut attribuée.

La vie n’était pas facile à Tibériade. La chaleur était pesante et dame fortune guère souriante. Malgré tout, Albert aima le lac et le soleil, il savait qu’en bord de mer, tout finirait par s’arranger. Il trouva des emplois occasionnels en ville et occupa ses heures libres à construire une petite cabane sur le rivage du Kinéreth, un abri pour se protéger du soleil brûlant de la journée. Albert étala des feuilles de palmier sur le toit de son refuge en bois. ? l’intérieur s’entassaient pêle-mêle un lit en fer de l’Agence recouvert d’une vielle couverture militaire, une table bleue et un tabouret bancal. De vieux journaux tapissaient le sol en terre battue de la bicoque. Quelques cageots en bois de la Tnouva 6 remplies de filets, de cannes à pèche de différentes tailles et d’accessoires divers pour la pèche, étaient éparpillés, sens dessus dessous.

Ce tournant, Albert l’avait attendu depuis fort longtemps. La cabane était fin prête, les enfants déjà bien scolarisés et son épouse s’accoutumait peu à peu à leur nouvelle existence. Ils avaient réussi à trouver leur place en Eretz Israël. Il était temps de revenir à sa passion première délaissé, la pèche.

Avec des morceaux de bois, des chutes de découpes récupérées dans les menuiseries de la ville, il se lança dans la construction de sa future embarcation, tout en se remémorant les souvenirs vivaces du Maroc : son père et ses amis occupés à construire des barques sur le rivage maghrébin. Les images toujours présentes remontaient doucement à la surface. D’après ce qu’il l’avait retenu des enseignements prodigués par son père et par les constructeurs de bateaux marocains, il fallait procéder étape par étape : d’abord l’ossature, ensuite les veines et enfin l’enveloppe.
En premier lieu, Albert travailla longuement sur une forte charpente en bois, sur laquelle il fixa des lattes de bois souple, qu’il recouvrît ensuite d’un gros tissu badigeonné d’un mélange de goudron et de peinture, pour assurer l’étanchéité du bateau et prévenir toute infiltration d’eau. Il travaillait dans le calme et la douceur. Il avait tout le temps du monde devant lui et son labeur sans fin se poursuivait jour après jour.
La barque était de petite taille et apparemment dénuée de charme. Mais elle était robuste et imprégnée de souvenirs, de nostalgie et d’amour pour Safi et le Maroc laissés loin derrière lui ; pour son père et sa mère, pour la pèche qu’il pourra enfin reprendre avec une énergie renouvelée, dès que la barque sera enfin prête à être mise à l’eau.
Pieds nus, il entamait son travail dès l’aube. Il lançait un premier regard attendri à la mer, plongée à cette heure dans une douce somnolence, enveloppée de couleurs pâles et abandonnée entre les bras de la montagne azurée encore assoupie.
Le matin, il travaillait avec ardeur dans le silence et le calme environnants. ? la tombée de la nuit, de nombreux enfants se rassemblaient autour de la cabane, l’observaient, suivaient la progression de son travail et écoutaient captivés, ses récits passionnants qui les transportaient vers des mondes inconnus, lointains et mystérieux.
Pour le revêtement de son esquif, Albert hésitait entre une peinture rouge et verte, les couleurs du drapeau marocain et entre les couleurs de sa nouvelle patrie. Un jour, il remit aux enfants un pot contenant de la couleur bleue et un autre de la couleur blanche et les priât de l’aider à en recouvrir la barque. Pendant qu’ils peignaient, riaient et s’amusaient, Albert, ému, les regardait de ses yeux attendris, brûlés par le soleil : de petits Sabras7 à la peau couleur miel doré, fruits de brassages et métissages de la diaspora.
Ils trouvèrent beaucoup de grâce à ses yeux.

Léon, son fils aîné, s’acclimata rapidement à son nouvel environnement. Après l’école, il déambulait pieds nus, engoncé dans de grands pantalons larges et venait prêter main forte à son père sur la plage. Il était solide, sain et vigoureux, ressemblait beaucoup à son géniteur – le visage large, les pommettes anguleuses et des yeux en amande, mélancoliques à souhait. Il avait appris à s’adapter naturellement aux changements et s’entoura rapidement de nombreux amis. Son hébreu s’améliorant, il se lançait dans de longues conversations avec ses compagnons et évoquait en leur compagnie les souvenirs d’enfance du Maroc lointain.
? l’école Léon avait un ami, Nir, bon vaillant et courageux. Un garçon très amusant avec lequel on ne s’ennuyait pas un seul instant. Nir était très différent de Léon le brun. C’était un blond aux yeux bleus et Léon affectait de lui dire qu’il lui rappelait un oignon. Le brassage de diaspora n’était pas toujours facile, ni pour les adultes ni pour les enfants. Léon et Nir se lièrent d’amitié, avec la mer en toile de fond. Ils se rendaient tous les jours à la plage après l’école. Ils s’asseyaient et devisaient ou alors, pieds nus, se mesuraient à la course sur le sable fin. Fatigués et en nage, ils pénétraient ensuite dans les eaux froides du Kinéreth pour une courte baignade rafraîchissante.

Un jour, en fin d’après midi, alors que le disque solaire incandescent descendait lentement à l’horizon, éclaboussant et embrasant le ciel de tonalités rougeâtres et rosâtres, Albert et son fils arrivèrent au bord du Kinéreth. Sa femme, venue assister à l’évènement déterminant, un tournant décisif dans la vie de toute la famille, se tenait en retrait à quelques mètres de la scène. Elle venait rarement à la mer et c’était, en l’occurrence, une circonstance exceptionnelle. Albert était heureux de la voir. Dans ses bras, elle portait leur fils Tsion, un tout jeune Sabra de deux mois. Les deux fillettes, intimidées, se cramponnaient à ses pieds, ou s’accrochaient aux pans de sa longue robe.
Albert portait fièrement sur ses épaules le mat et la voile enroulée. Le jeune garçon coltinait la caisse en bois contenant du fil pour les cannes, les moulinets et le harpon muni de sa poignée en bois. La boîte aux appâts se trouvait déjà dans l’embarcation. Derrière eux, les petits Sabras qui avaient suivis la construction de la barque, fermaient la marche. Certains d’entre eux, doutant du résultat, étaient persuadés que l’embarcation ne flotterait pas, que tout ce grand travail avait été vain et que l’entreprise était vouée à l’échec.
Captivés, les plus jeunes parmi les enfants fixaient Albert quant à eux, avec une admiration sans bornes. Après avoir déposé la caisse dans la barque et implanté le mat au milieu de l’esquif, Albert et Léon firent glisser l’embarcation qui reposait depuis une bonne année sur un monticule de sable et de gravier, vers l’onde azurée. Les eaux se refermèrent sur la barque en l’enlaçant. Elle oscilla l’espace d’un instant et paru être sur le point de se renverser – mais, d’un geste expérimenté, Albert tira sur les rames et la barque se stabilisa. Elle reposait sur l’eau, semblant reconnaître et retrouver son élément naturel.

Mais bien vite, le vent se mit à souffler avec force. Alors que les vagues écumaient, venaient se briser sur les rochers et menaçaient de le happer de son embarcation, Albert se tenait au milieu de sa barque tel un jeune homme de vingt-ans. Vaillamment, il résista aux lames et surmonta leurs assauts. Il s’éloigna peu à peu du rivage en s’efforçant de cingler vers le large. Assis dans la barque secouée comme une coquille de noix et livrée au gré des vagues qui la harcelaient sans répit, Albert leva un regard interrogateur vers le ciel. ? sa grande joie, il constata qu’il n’était pas couvert.
De ses doigts habiles, qui gardaient le souvenir de chaque geste, il attacha les hameçons en fer au fil invisible auxquels il ajouta des bouts de liège qu’il fixa sur toute la longueur de la ligne. ? l’extrémité du fil, il accrocha une pierre trouée au centre, destinée à entraîner les lignes au fond de l’eau.
D’un tour de main familier, il retrouve le geste aisé du pécheur et lance ses lignes à la mer. Il ne se passe pas un instant, qu’un poisson s’enferre déjà à l’une d’elles. Il ne tarde pas à le voir sauter hors de l’eau. De l’or pur véritable ! Il se penche, réussit à le tirer à lui, le hisse à bord de sa barque. Une seconde plus tard, sa prise reposait … dans le cageot de la Tnouva.

Sur le rivage, ses enfants et les petits Sabras impatients l’attendent dans une mêlée confuse. Ils voient la barque bleue s’approcher et, pressés d’admirer la prise, se précipitent en se bousculant. Albert tient la lourde caisse contenant le précieux butin dans ses fortes mains, mais les hautes vagues qui inondent la grève l’empêchent d’aborder et éloignent le voilier du rivage. Ce n’est qu’à la troisième tentative que les vagues consentent à se calmer, à le porter et à l’approcher de son but.
Les enfants s’agglutinent et se serrent autour de lui, lançant des cris de joie. Ils l’aident à tirer la barque jusqu’à la concrétion de grains de sable et de gravier. Sa place habituelle depuis une année déjà
Albert se dirige fièrement vers sa cabane, tenant fermement le cageot de la Tnouva. Un grand poisson d’or reposait entre ses mains, une promesse palpable pour monts et merveilles à venir.

1 Kinéreth, de l’hébreu kinor (lyre, violon…) qui signifie “en forme de lyre”. Lac d’eau douce situé dans le nord-est d’Israël à plus de 200m au-dessous du niveau de la mer. Il est traversé par le fleuve Jourdain. (Autres noms : lac de Tibériade, lac de Génésareth, mer de Galilée).

2 Aliya, mot hébreu signifiant littéralement “ascension” ou “élévation spirituelle”. Ce terme désigne l’acte d’immigration en terre sainte (?retz Israël) par un Juif. Les immigrants juifs sont appelés “Olim”. Ce terme ferait aussi référence à la colline de Sion à Jérusalem.

3 l’Agence Juive, organisme créé par l’Organisation Sioniste Mondiale au cours de son 16ème congrès en 1922. Jusqu’à la naissance d’Israël en 1948, elle représentera les intérêts du Yishouv (communautés, implantations) juif face à la puissance mandataire britannique. Ses activités sont très larges : éducation et formation, organisation de la vie économique et sociale, visas d’immigrations, installation de nouveaux immigrants, construction de nouveaux villages…

4 ?cole de l’Alliance Israélite, voir note 2, récit : “Intifada à Marrakech”.

5 Amidar, grande entreprise gouvernementale, fondée en 1949, quelques mois après la création de l’?tat d’Isräel. Ses principales fonctions : s’occuper d’entreprises de construction, de développement, d’urbanisation et de maintenance, promouvoir et encourager les entreprises de construction destinées au secteur privé. Depuis, son rôle s’élargit vers l’intégration de toutes les vagues d’immigrants que le pays a connu. (Le ministre des transports de l’époque, David Remez amateur de tournures linguistiques bien ciselées, proposa de lui donner le nom de “DarAm”, la maison du peuple, sa deuxième proposition inversant les syllabes fut retenue : AmDar, Amidar).

6 Tnouva, coopérative laitière en Israël, a été fondée à la fin du XXe siècle par les membres des communautés agricoles (Moshavim et Kibbutzim). Une des plus grandes entreprises commerciales du pays dont la modalité de fonctionnement est assez simple : la coopérative commercialise les produits de ses membres sur la base d’une commission prélevée sur chaque produit agricole vendu.

7 Sabras, fruit de cactus, la figue de Barbarie, ou figuier d’Inde (Opuntia ficus-indica). Ce terme désigne les Israéliens de seconde génération, qui sont nés et ont grandi sur la terre d’Israël. On les compare souvent au fruit du sabra : “rude et piquant à l’extérieur, doux et tendre à l’intérieur”. Une belle métaphore de l’apparente rudesse et de la franchise de pionniers des jeunes Israéliens.
(?lément caractéristique du paysage israélien, ce symbole absolu de l’”israélianité” n’est pourtant pas lui-même natif d’Israël, mais a été apporté du Mexique il y a plusieurs siècles – on en extrait de l’alcool : la Téquila, par distillation – il s’est fort bien acclimaté, pousse en Afrique, mais aussi dans tout le bassin méditerranéen et jusque dans le midi de la France).

L a F e m m e d u T a i l l e u r

? dix-huit ans et comme tous les jeunes de mon âge, je m’engageais dans l’armée. J’aimais l’armée. J’aimais la fonction que l’on m’avait attribuée et remplissais mes devoirs avec beaucoup de dévouement et de loyauté. Je prenais très au sérieux toutes les missions que l’on me confiait et m’appliquais à les accomplir au mieux de mes possibilités.
Il régnait une ambiance merveilleuse dans la base où j’effectuais mon service militaire. On ne faisait aucune sorte de distinction hiérarchique et nul ne se souciait de l’origine de quiconque. L’accent était mis sur les contacts humains, les liens personnels et la bonne marche de toute mission. Avant tout, nos relations étaient basées sur le respect mutuel. J’ai appris, dans cette atmosphère agréable, amicale et dénuée de toute discrimination, à travailler efficacement, tout en s’efforçant au mieux de mes moyens d’être utile à ma patrie.

L’approche du terme de ma période militaire me causait un certain désarroi. Je savais que des moments difficiles m’attendaient à l’extérieur. De mon point de vue, l’armée représentait la serre chaude rassurante, aimante et protectrice. Je craignais d’avoir à subir la perte de tout cela à la démobilisation.
Lorsque je revins à Kiryat Shmona retrouver la maison de mes parents, un grand vide se fit en moi et je ne savais guère comment le remplir. Je n’avais plus beaucoup d’amis. La plupart d’entres eux avaient quittés la petite cité et étudiaient ou travaillaient dans la grande ville.
Pendant quelques semaines, je tournais en rond, désoeuvré. Le soir, je me rendais au centre de la cité dégusté quelques gâteaux consolateurs, des milles-feuilles, de nature à adoucir quelque peu la monotonie de cette vie terne et morose.

Après un certain temps de flottement, j’exhumais du tiroir sous-lit mon bon vieil attirail de peinture : tubes de couleurs, pinceaux, toiles et décidais de me consacrer au violon d’Ingres de mon enfance – la peinture. J’avais commencé à peindre à un âge précoce et reçu peu d’encouragement de la part de mes proches à la maison. Comme s’il était évident, courant et naturel de voir un très jeune enfant se lancer spontanément dans ce genre d’activité.
Mes parents me disaient :
? C’est inscrit dans nos gênes… il y a beaucoup de peintres dans la famille… ?
Et de me citer le nom de tous les artistes de notre famille.
Ce fut ma période romantique. J’étais fasciné par les paysages de la Galilée et la lumière éclatante qui les baignait. Je peignais sans interruption. Peignant et repeignant les champs verdoyants, les fleurs sauvages colorées, les monts élevés de Naftali qui se profilaient à l’horizon au-delà de la fenêtre de ma chambre.
Je me livrais entièrement et avec passion à la peinture. Elle devint le centre de ma vie. Je réussis à sortir de mes mains des tableaux riches en couleurs qui rappelaient dans leur style les oeuvres des peintres impressionnistes. Dès le début, je m’étais lancé en autodidacte dans la peinture. J’étudiais attentivement les reproductions d’oeuvres d’artistes français publiées dans les livres d’art. Peu après, ayant progressé et perfectionné ma technique, je combinais les genres – je commençais à peindre la Galilée avec les couleurs de Paris et dans une partie de mes tableaux je réussis à imprimer à la toile blanche la délicatesse d’un Renoir, la liberté surréaliste d’un Van Gogh et les différentes tonalités de couleurs qu’utilisait Matisse.

Cinq mois plus tard, j’alignais un certain nombre de tableaux terminés et encadrés. Je participais à un certain nombre d’expositions collectives de peinture à Kiryat Shmona et en dehors de la localité.
Quelques-uns parmi les visiteurs me glissèrent :
? Quitte ce trou ! Va donc étudier à Paris. Tu pourrais même devenir célèbre, là-bas. ?
Mais je m’étais déjà fait à ma nouvelle vie. J’étais très attaché à mes parents vieillissants, aux difficultés quotidiennes, à la chambre et demi aux quelques meubles épars. Mon unique foyer, ma seule maison. Je ne me voyais guère abandonner de gaieté de coeur, cette localité attachante et ses habitants pleins de simplicité. Je restais donc à ma place et continuais à peindre ce que mes yeux voyaient et découvraient. Je me permis certes, l’achat d’un tableau, une oeuvre d’art de grande valeur et me rendais de temps à autre à l’unique magasin d’accessoires artistiques de la ville. Mais il était vain de vouloir parler de musées, d’expositions, de formation ou d’études sérieuses dans cette petite localité.
Afin de me tenir au courant des dernières nouveautés et innovations dans le domaine de l’art, je m’appliquais consciencieusement à me rendre en bus au Quartier des Artistes de Safed à intervalles réguliers. Mais, même pour ce genre d’activités, mes ressources financières restaient très limitées.
Je continuais à peindre jour et nuit. Ma mère ne manquait pas de poser de temps à autre, une tasse de café près de mon petit nid de peintre. Le breuvage restait là jusqu’aux heures de la soirée ou jusqu’à ce que, par distraction, j’y trempe mon pinceau.

Un jour, alors que j’étais plongé dans une peinture à huile sur toile, ma mère entra et me dit :
? David, j’ai besoin de ton aide. Nous avons reçu quelques tenues de soirée de l’oncle Simon des Etats-Unis. J’ai l’impression, à les voir, qu’ils ne souffrent pas de manque de nourriture comme chez nous. Les costumes sont aussi vastes que des tentes. Ils sont trop grands et pour toi et pour ton père. Je me suis laissé dire que nous avons un tailleur roumain comme voisin. Va donc lui demander ce qu’on pourrait tirer de ces vestons-là. ?
Je me séparais à regret de mon tableau. Je lui lançais un dernier regard alors que j’enfilais ma veste et sus qu’il n’était pas encore terminé. Je pris les deux vestons de costumes américains et me rendis chez le tailleur résidant à cinq minutes de marche de notre maison.

La demeure du tailleur était nichée en pleine nature, noyée dans la verdure et, à mes yeux de peintre d’alors, elle semblait, telle une apparition surréaliste, avoir été découpée dans un livre d’images. Un chemin étroit me conduisit à la porte d’entrée de couleur bleue – le bercail et la forteresse du tailleur roumain. Je frappais légèrement à l’huis et quelques instants plus tard le battant de la porte s’écartait.
C’était la femme du tailleur.
Je l’examinais des pieds à la tête. Souriante, la quarantaine me semblait-il, d’origine européenne, relativement grande, un cou très fin, la peau claire et transparente. Ses grands yeux verts me scrutaient. Je sentais mon coeur battre la chamade. Elle me rappelait l’un de ces personnages peint par Renoir, ce modèle à la gorge voluptueuse…

Je lui dis :
? Shalom… ? D’une voie un peu tremblotante,
? … je viens voir le tailleur. ?
Elle m’ouvrit largement la porte et je pénétrais à l’intérieur. Leur maison était petite mais propre, très ordonnée et en tout transparaissait innocence et ingénuité. De vieilles photos de famille en noir et blanc étaient accrochées sur les murs. Mon attention fut attirée par un petit tableau dans les tons gris qui était suspendu entre les photos. Toutes les techniques de dessin que je connaissais étaient rassemblées dans cette petite composition. Je relevais aussitôt la ressemblance saisissante entre le sujet représenté et la maîtresse de maison, je lui demandais :
? Qui est la belle femme du tableau ? ?
Elle rougit et, les yeux brillants, me raconta l’histoire du réputé peintre roumain qui avait exécuté son portrait à l’âge de vingt ans. Je la regardais profondément dans les yeux et, pendant quelques instants, oubliais l’objet de ma visite dans cette demeure.

Le maître de maison, engoncé dans un vieux fauteuil en cuir, était plongé dans la lecture d’un hebdomadaire roumain vieux d’un mois. Il retira ses lunettes et son regard tomba sur les vestes que je tenais à la main. Il s’en saisit, les palpa d’une main experte, les tourna et retourna dans tous les sens et me dit :
? Ecoute mon fils, je pourrais retoucher la veste d’été et l’ajuster à ta taille, mais je ne peux rien faire pour la veste en laine. Regarde, il y a un grand trou exactement sur le devant du vêtement.
Pour souligner ses propos, il glissa un doigt à travers le tissu arrière et le fit surgir rapidement sur le devant de la veste. Malgré ma surprise, je dus me rendre à l’évidence, ce détail m’avait bel et bien échappé. Le tailleur me suggéra de faire réparer le vêtement troué par un spécialiste en ville. Je laissais la veste d’été à ses bons soins et me dirigeais vers la sortie. Je lançais à sa femme un regard plein d’intérêt chargé de sous-entendus, et sortis par la porte bleue, la veste trouée à la main.

Je retrouvais mon foyer et mes toiles. Je tentais de continuer à peindre mes paysages, mais n’arrivais plus à me concentrer et ne pouvais cesser de penser à elle un seul instant. Tout pédoncule me rappelait la couleur de ses yeux et tout mont sinueux la douceur de son sourire qui m’apparaissait maintenant plein de séduction, chargé de sens et de signification. Je décidais de me forger un bon prétexte pour retourner au plus vite chez elle, dans cette maison.
Il me vint alors l’idée de réparer moi-même le trou du veston. Je fouillais dans l’armoire à vêtement de ma mère à la recherche de sa vielle boîte à couture. Je m’assis sur le lit à l’endroit le plus éclairé, posais le vêtement troué sur mes genoux, décousais le bas de l’habit et tirais quelques fils de laine colorés. J’en enfilais le premier dans le chas d’une aiguille et avec un grand professionnalisme, comme un métier depuis toujours exercé, je réussis, au bout de quelques heures de labeur minutieux, à recoudre, en long en large et en travers, le trou béant de la veste.
Après un bon repassage sous le lourd fer à repasser empli de braises de charbon, le résultat me sembla parfait. Le trou avait disparu comme s’il n’avait jamais existé.

J’attendais impatiemment la venue du matin.
Une belle journée printanière bleutée s’annonçait. Heureux, je m’acheminais le coeur léger vers la maison du tailleur muni de la veste de laine colorée, reprisée. Je baignais dans l’euphorie et tout me paraissait merveilleux. J’arrivais, essoufflé malgré la courte distance et, très ému, frappais à la porte bleue.
Ce fut la femme du tailleur qui m’ouvrit la porte. Elle fut un court instant frappée de saisissement, mais se reprit très vite. Sur son beau visage amène, se dessina une expression avenante et bienveillante alors qu’elle m’invitait à pénétrer à l’intérieur. Très enthousiaste, je lui exhibais la veste raccommodée et réparée. Elle ne cessa de s’émerveiller, tout en louant ma patience, devant le travail artistique de stoppage. Elle ajouta, si toutefois j’avais bien compris, que je devrais en faire ma profession. Après avoir déposé la veste dans l’une des chambres, elle m’invita à lui tenir compagnie en attendant le retour de ses fillettes.

Nous conversâmes en français, la femme du tailleur ne parlait pas l’hébreu et moi je ne maîtrisais guère les secrets du roumain… Entre-temps, ses filles, de retour du jardin d’enfant et de l’école, firent leur apparition.
Je leur demandais leurs noms et m’intéressais à leurs activités. Et voici qu’à nouveau, je ne pouvais plus parler seul à seul avec la femme aux yeux verts. Je bus le thé, réglais les frais de réparation et fixais de revenir dans une semaine pour la prise de mesures. Le coeur lourd, je quittais la femme du tailleur refermant derrière elle la porte bleue.
Je me demandais comment allais-je passer cette semaine…

Sept jours et sept nuits pleins de fébrilité, semés d’émois et de troubles de sommeil s’écoulèrent. Le jour de l’essayage, j’avais les nerfs à fleur de peau.
La femme du tailleur m’ouvrit la porte bleue de son univers et me dit, joyeuse :
? Entre, l’une des vestes est presque prête. ?
Le tailleur m’aperçut, sourit et me dit :
? Comment ça va David ? Viens donc essayer la veste. ?
J’enfilais les manches de la veste encore piquée d’épingles et traversée de grossiers points de couture blancs qui courraient sur toute sa longueur. Je me plaçais face au miroir tavelé, décoloré, fixé sur l’armoire à vêtement, l’unique glace de toute la maison et examinais la parure d’homme aisé américain qui me recouvrait.
? La veste est impeccable, c’est vraiment parfait, dis-je avec admiration.
Le tailleur eut l’air satisfait et me proposa de prendre un verre de thé en sa compagnie.

Alors que nous buvions le thé, le tailleur m’ouvrit son coeur sans réserve. Une heure durant, il me raconta l’histoire de sa vie en Roumanie : son séjour dans un camp en Sibérie, la rencontre avec sa conjointe, le fait que la dame aux yeux verts, son épouse, enfant du pays, était chrétienne. Elle lui sauva la vie, c’est ce qu’il me raconta d’une voix tremblante d’émotion. Elle le prit chez elle à la maison alors qu’il y avait péril en la demeure et, avec grand amour, subvint à tous ses besoins. Ils se marièrent à la fin de la guerre. Un an plus tard, ce fut la naissance de leur aîné. Les deux fillettes, elles, naquirent bien plus tard en Eretz Israël.
Et il narra et il raconta ; les difficultés d’intégration en Israël, les deux professions qu’il a dû exercer pour assurer le pain quotidien à la famille. Il me fit part de ses sentiments envers les Américains, évoqua la colère ressentie lorsqu’il comprit qu’ils ne porteraient aucune aide au peuple roumain lors de sa révolte contre les soviétiques en 1956.
Je ne fus guère bavard. Je l’écoutais religieusement et prêtais grande attention à chaque mot qui sortait de sa bouche. Un lien d’amitié se tissa ainsi entre nous. J’étais heureux de constater que j’éprouvais de la sympathie pour le tailleur, que c’était une personne ouverte, large d’esprit et je pensais que c’était bien ainsi. Je pouvais désormais poursuivre mes rencontres avec sa femme si belle, sans gêne aucune. Il en ressortit que je multipliais mes visites et, les journées froides et maussades d’hiver à Kiryat Shmona, je venais boire un verre de thé chaud en leur compagnie. Je délaissais complètement le dessin et la peinture. Je ne voyais plus rien d’autre que ces yeux verts qui me hantaient.

Lors de l’une de ces soirées glaciales et pluvieuses, je me retrouvais à nouveau en compagnie du tailleur et de sa femme dans leur maison agréablement chauffée. Il ouvrit une bouteille de vin rouge, remplit nos deux verres et tout naturellement entama la suite détaillée de l’histoire de sa vie amorcée quelque temps auparavant.
? Pendant la deuxième guerre mondiale, alors que tu venais à peine de naître, j’étais déjà un soldat vétéran dans l’armée russe. Aujourd’hui encore, je garde les séquelles de cette guerre et les mêmes cauchemars me poursuivent sans cesse. Tu veux certainement savoir comment j’ai connu mon épouse qui aurait pu être ma fille ? Tu vas le découvrir par la suite.
Je me suis retrouvé avec mes compagnons dans l’une des nombreuses tranchées qui entouraient la ville de Stalingrad, avec des salves de tir incessantes au-dessus de nos têtes. Nous étions isolés dans notre tranchée et il me semblait que nous étions les seuls soldats à être encore en vie. Deux jours entiers couchés dans la boue et dans la neige, affamés et tremblants de froid. Il n’y avait absolument aucun moyen de se procurer de la nourriture ni de se réchauffer.
Après ces deux longues journées, des bribes de conversation en russe commencèrent à parvenir à nos oreilles, mais l’odeur du sang emplissait l’air et les blessés gémissaient, criaient et appelaient à l’aide. Soudain, le silence s’installa. Mon compagnon persuadé que les Allemands avaient reculés se dressa hors de son trou. Je tentais de toutes mes forces de le retenir et l’agrippais par les pieds, lui criant de redescendre se mettre à l’abri, mais c’était déjà trop tard. La balle du soldat allemand l’avait déjà frappé à la tête le tuant nette.
Depuis, le sommeil me fuit des nuits entières. On me conduisit plus tard dans les zones de sécurité et je revins à Stalingrad incorporé dans les rangs de l’armée auprès des combattants russes. Stalingrad ne pouvait tomber. Tout l’avenir de la Russie reposait sur le sort de cette ville. Après quatre mois de combats acharnés, de blessés et de tués de part et d’autre, les Allemands finirent par capituler, marquant la fin d’Hitler et du troisième Reich.
? La fin de la guerre je fus décoré de la médaille militaire. Mais je ne trouvais ni emploi ni occupation. On me considérait comme un héros de la bataille de Stalingrad mais je ne réussis que péniblement à survivre grâce à quelques travaux de fortune glanés ici et là. Pour m’en sortir, je me mis en contact à la même époque, avec des contrebandiers qui passaient des tapis. On m’arrêta et la médaille ne me fut d’aucun secours. On m’expédia en Sibérie croupir dix ans dans cette horrible prison.
? La sortie de cet enfer, j’avais autour de cinquante ans mais l’air d’en avoir beaucoup plus. Pour gagner mon pain quotidien, je commençais à écouler des tapis dans les villages environnants. Un jour, je rencontrais une jeune femme, charmante et gracieuse, d’une vingtaine d’années, qui habitait encore chez ses parents et vers lesquels elle me conduisit aussitôt. Leur hospitalité fut merveilleuse, à l’image de la tradition en vogue dans ce village depuis de nombreuses années.
Ils me proposèrent de dormir au salon. Mais je ne réussissais à m’assoupir que pour mieux me réveiller et m’arracher au même rêve obsessionnel chargé d’images d’horreur. Mes cris finirent par réveiller toute la maisonnée. Elle vint alors auprès de moi, une prière muette sur le bout de ses lèvres et promena ses mains réconfortantes au-dessus de ma tête. Et ainsi, pour la première fois depuis une dizaine d’années, je réussis enfin à sombrer dans un sommeil réparateur.
Au petit matin, elle me raconta son rêve de la nuit. Un homme très âgé lui faisait un enfant. Elle m’explique la grande inquiétude que son célibat faisait naître dans le coeur de ses parents. Ils craignaient de voir leur fille demeurer célibataire à jamais, repoussée et mise au ban de la communauté villageoise.
Elle me demanda alors si j’étais prêt à l’épouser.
Dès le lendemain eut lieu un entretien portant sur l’officialisation de nos fiançailles. Ses parents étaient présents et semblaient prêts à tout accepter pourvu que leur fille ait un fiancé et un époux. Ils avaient déjà répandu des bruits dans la petite agglomération quant à ma prétendue fortune, mais cela ne me dérangea pas outre mesure. Nous nous mariâmes et demeurâmes dans le village. ? Intervalles réguliers, je me rendais aux bourgades voisines, écouler ma marchandise. Un an plus tard naissait notre fils aîné. ?
Arrivé au bout de sa narration le tailleur avait le visage rouge. Il semblait que l’évocation de ces souvenirs l’ait replongé dans l’atmosphère sombre d’une époque de sa vie.

Cet été-là, je trouvais enfin du travail. Un emploi avec roulement par équipes et horaires irréguliers. Les visites chez le tailleur devinrent plus compliquées. J’allais les voir à chaque fois que je le pouvais, mais les occasions se firent de plus en plus rares. Peut-être me sentais-je même allégé, soulagé de ne plus être confronté à la séduction et à la tentation.
Un matin, je me rendis chez eux et trouvais la femme du tailleur seule à la maison. Son époux était au travail, les petits à l’école et au jardin d’enfants. Nous nous retrouvâmes seul à seul. La petite maison baignait dans une douce pénombre et une fraîcheur agréable. Dans un coin, se dressait une vielle commode marron que le couple avait ramenée de Roumanie et sur laquelle était posé un cadre doré contenant les photos en couleur des deux fillettes.
Les lourds volets en bois étaient fermés. Tout était admirablement ordonné, il était évident qu’aucun objet n’était là par hasard. Un mince filet de lumière filtrait à travers la fenêtre de la cuisine et créait une ambiance particulière, pleine de calme et de douceur. Cela me rappela les peintures du maître hollandais Vermeer qui vivait il y a quelques cinq cents années. Le tourne-disque diffusait comme de coutume l’opéra Carmen de Bizet, très prisé par la maîtresse de maison.
La femme du tailleur, aimable et empressée, s’efforçait vivement de me faire la conversation. Mais la langue française même, sonnait bizarrement dans sa bouche. Elle l’avait apprise en lisant de vieux journaux français et les bulles de bandes dessinées. Malgré nos difficultés linguistiques, il m’apparut peu à peu qu’un grand amour était en train de naître entre nous.
Dès lors, je pris soin de lui rendre visite les jours où le tailleur était absent, occupé à son travail…
Un matin, les genoux flageolants et le coeur tumultueux, je l’attirais délicatement à moi. Elle se laissa aller. Je nouais alors mes bras autour de son corps et pour la première fois, l’embrassais. Inquiet, anxieux. Ce n’était pas vraiment du désir. Plutôt une sorte de prière silencieuse, de supplique muette pour la réussite de notre relation.

? partir de cet instant et chaque fois que l’occasion se présentait, je me rendais chez elle à la maison. J’étais fortement déçu lorsque je découvrais, plongé dans son fauteuil, le tailleur somnolant, transporté au septième ciel lorsqu’il était absent. Malgré la situation financière précaire du couple, la maîtresse de maison ne manquait jamais de se procurer une bouteille de vin muscat doux et de la poser sur la table fleurie et ordonnée. Il était évident qu’elle aimait nos baisers et nos attouchements. De mon côté je ne me réjouissais pas moins de nos rencontres et de tout le reste…
Je cessais de peindre. J’étais complètement immergé dans l’ a-m-o-u-r .
Et c’est ainsi que je poursuivais mes visites du soir et les discussions politiques avec le mari ; les matins, j’allais embrasser sa femme, flirter avec la belle romantique.

Un matin, alors que nos mains s’emmêlaient sous la table fleurie et que l’opéra, que j’avais fini par aimer, résonnait dans la pièce, la porte d’entrée de la maison s’ouvrit soudainement. C’était le fils aîné. D’un coup d’oeil rapide, il releva la bouteille de vin sur la table et les verres à moitié vides. Il lâcha avec un sourire malicieux :
? Il y a ici une ambiance très romantique ! ?
La femme du tailleur devint rouge comme une tomate. Je sentis quant à moi le sang se retirer de mon visage.
Après cet incident, je dus m’infliger le supplice et restreindre mes visites aux heures de la soirée. Avant tout pour la voir, bien entendu, mais aussi pour bavarder un brin avec son mari et évoquer les faits divers quotidiens. Parfois, il nous arrivait encore de nous tenir les mains sous la table ronde ou de nous passer de petits mots tendres en français. Les seules à le remarquer furent les jeunes fillettes qui se faufilaient entre nos jambes. Mais elles gardèrent la chose secrète, ou peut-être n’en comprenaient-elles pas le sens.
La femme du tailleur, je l’aimais et elle m’aimait aussi. Mais je savais que cela devait prendre fin avant qu’il ne soit trop tard.

Je ne me suis plus rendu à la maison du tailleur voilà quelques mois déjà.
Un soir, le tailleur demanda à ses filles :
? Pourquoi David ne vient-il plus nous voir ? ?
Et les petites de se regarder avant de répondre en choeur :
? David a une nouvelle amie. ?

La petite localité se développa et reçut le statut de ville en Israël. La femme du tailleur prit de l’âge, mais pour moi elle sera toujours la femme aux plus beaux yeux du Nord. Je ne l’ai pas oublié et lorsqu’il nous arrive au gré du hasard de nous rencontrer dans la rue, je lui prends la main et sens le trouble m’envahir comme lors de notre première rencontre.

Deuxième partie
L a L u n e e t l e S o u

Vois, regardes la lune, veux-tu
Peut-être t’en satisferais-tu
Tout un chacun sait entre nous
Que dans ma poche y a point de sou.

?, La lune et le sou
Cruel printemps flou
Avec un budget et son trou
Si seulement un sou était
La richesse de suite viendrait
Ah, la lune et le sou.

?, le sou et la lune
?ternel duo gracieux
Avec un sou et une lune
Le roman exauce nos voeux.

Il était une fois le sou et la lune
Rencontre sans fin romantique
Si la lune est au Palmakhnik1
Mais alors, frères, où est la thune.

Las, le sou de la lune
Est si tant éloigné
Qu’entre temps oeuvrez
Viendra sans doute le jour
Où se rencontrerons à leur tour
Même le sou et même la lune.

?, le sou et la lune
Antique en est le thème
Et de chaque jour l’emblème
Imagine, si d’aventure il arrivait
Que lune et thune fusionnaient
Ce chant n’en deviendrait que plus gai.

Cette chanson bien connue, la Lune et Le Sou, je l’entendis pour la première fois à l’âge de seize ans, alors que j’étais cadet à l’école de préparation militaire de Né’ourim. Un endroit merveilleux situé au bord de la mer, près de Kfar Vitkin. L’instructeur de notre groupe l’avait quelque peu modifiée et, dans son arrangement, lui donna une tonalité un brin plus romantique afin de l’adapter au goût du spectacle qui se montait alors à l’école. Sur scène, je tenais la main d’une jeune et gracieuse brunette pendant que nous chantions la chanson de Yaffa Yarkoni, baignés par les rayons de la lune au-dessus de nos têtes. Il n’y eut pas de baiser, mais cela ne troubla guère l’atmosphère poétique et ne diminua en rien l’immense plaisir ressenti par le public et les comédiens improvisés.

Depuis, lorsque je me trouvais de bonne humeur, il m’arrivait de fredonner cet air-là, loin de tous sous la douche, afin que personne ne m’entende et peut-être ne se gausse de moi. Mais, c’est en atteignant l’âge adulte et en devenant père de famille tenu d’en assurer la subsistance, que j’en comprenais le sens final bien caché derrière ces paroles.

Avant même de sortir du sein de ma mère, l’ange Gabriel m’avait annoncé :
? ?coute moi bien David ! Tu vas bientôt te retrouver dans un monde froid et cruel, dans lequel les fils d’Adam s’affrontent comme des requins. Je ne peux, à mon grand regret, t’assurer que tu seras aussi riche que les nombreux clients oisifs qui passent leur temps dans les restaurants de luxe ou à la terrasse des cafés et qui ne doivent plus rien entreprendre pour gagner l’argent qui leur colle à la peau. C’est ça le destin. Celui qui est déjà écrit dans le Livre de la Destinée ouvert entre les mains du Tout Puissant. Mais en lieu et place de la richesse, je te doterai d’un don qui te permettra de discerner toute la beauté de ce monde et de la représenter avec tes propres crayons et couleurs. J’ai prêté attention à la manière dont tu observes des heures durant le jeu des nuages blancs qui roulent malicieusement les uns sur les autres, créant des formes en perpétuelle métamorphose. Ton imagination riche et généreuse te fait voir en elles des créatures, des oiseaux et des visages humains. Je savais combien était grande la Sagesse du Saint bénit soit-il lorsqu’il a décidé de faire de toi un peintre. ?

Et, effectivement, lorsque je vins au monde, la prophétie de l’ange Gabriel se réalisa. Dès que je pus me tenir sur mes deux jambes, je me dénichais un morceau de charbon à la cuisine et commençais à griffonner et à gribouiller un peu partout.
Depuis le charbon n’a plus quitté mes mains.
Je dessinais toutes sortes de formes sur les trottoirs et, après que ma mère m’eut tapé sur les doigts après m’avoir surpris en train d’orner l’une des parois non décorée de ma chambre, mon père, qui s’y connaissait en art, m’offrit quelques années plus tard à l’occasion de ma Bar-Mitzva2, un coffret de peinture où les couleurs étaient disposées dans des récipients en forme de boutons, à côté, un pinceau et un crayon. Le tout accompagné d’une ferme mise en garde :
? Garde-toi bien de barioler les murs avec ces couleurs-là ! ?
En plus du coffret, je reçus un sac brodé contenant des phylactères2, un livre de prière et une Bible enluminée, avec d’impressionnantes gravures du peintre Gustave Doré. Ces illustrations devinrent par la suite mes modèles et ma source d’inspiration. Une référence pour de longues et nombreuses années.
? Prends-toi toute feuille de papier vierge et dessine à volonté,… ?
me dit mon père, en voyant mes yeux briller à la vue de la palette de couleurs
? … mais finissons en avec les barbouillages sur les trottoirs et les murs. Bien que l’homme préhistorique, ait exercé son art sur les parois des grottes en dessinant, avec du charbon trempé dans de la graisse, des scènes qui se sont conservées jusqu’à nos jours, comme si on les avait peintes la veille et bien que de grands peintres comme Michel-Ange aient décorés murs et voûtes de chapelles et d’églises, je te prie, en attendant d’atteindre leur savoir et leur science, de t’entraîner d’abord sur du papier. ?
Je hochais la tête et acquiesçais. J’étais d’accord.

Avant même que je ne commence à peindre, il était de notoriété publique que l’artiste le plus doué de notre maisonnée était Ouri, mon frère aîné. Je me souviens d’un jour, j’avais six ou sept ans et nous habitions encore au Maroc, où je tournais autour de lui alors qu’il peignait, en utilisant des tons très clairs, une aquarelle ; un paysage de Mogador représentant des voiliers voguant sur la mer. Par mégarde, j’avais alors éternué sur le tableau, chose qui fit une grosse tache malencontreuse sur le ciel et la mer bleue clair. Ouri bondit fâché et au lieu de me dire “à ta santé”, il me gratifia d’une gifle retentissante. Du tableau sur lequel il avait travaillé toute la journée, il fit une boule de papier froissé qu’il jeta rageusement à la poubelle.
Mais je ne me décourageais pas pour autant. Je poursuivais mon examen pendant qu’il peignait, avide de tout apprendre et sur les couleurs et sur les différentes techniques. Prévoyant, je m’asseyais prudemment en retrait, observant une distance de sécurité.

Mon premier vrai tableau, je le fis à l’âge de onze ans alors que je me trouvais seul à la maison. Je pris du papier dessin et un crayon et dessinais une proche de la famille dont le grand portrait ornait la chambre à coucher de mes parents. Le résultat me surprit en bien, mon dessin s’approchait beaucoup de l’original. Lorsque mes parents furent de retour, je courus vers eux brandissant fièrement mon oeuvre. Ils en furent impressionnés et m’encouragèrent à continuer et à persévérer dans cette voie.

Depuis, l’ennui m’étais devenu inconnu. ? Chaque moment de liberté, Il m’arrivait de passer des heures et des heures assis à peindre, à remplir des rames entières de tableaux colorés. Il en fut ainsi durant toute mon enfance, le long de ma jeunesse et cela se poursuivit jusqu’à l’âge adulte. Je me livrais sans réserve à la peinture. Je peignais sous l’impulsion d’un besoin intérieur et réussis à faire naître sous mes doigts des tableaux pleins de couleurs, rappelant le style des peintres impressionnistes.
Les paysages de la Galilée et leur lumière éclatante m’émerveillaient. Je peignais et repeignais, dans les tons des peintres de Paris, les champs verts et les fleurs sauvages bigarrées un nombre incalculable de fois. Ce fut mon époque romantique. Je travaillais sans arrêt.

Un jour, je réalisais une peinture à l’huile sur toile que j’intitulais “Pêche de Nuit”, fortement influencé par la “La Nuit étoilée” de Vincent Van Gogh. Dans mon tableau il y avait également cet antagonisme, ce tiraillement entre la couleur et la forme, ce trait osé dans un style coloré et très expressif.
“Pêche de Nuit” dépeint des pécheurs à l’oeuvre dans l’obscurité de la nuit, éclairés par les lanternes de leurs embarcations. La représentation de la lumière diffusée par les lampions rappelle fortement celle que diffusent les étoiles de Van Gogh.
Le tableau fut exposé à la Maison de la Culture de Kiryat Shmona, à côté d’oeuvres de peintres habitant les Kibboutzim de Haute Galilée. Un jour, peu après l’ouverture de l’exposition, je vis en arrivant à la galerie un autocollant rouge piqué sur mon tableau. Je fus heureux comme jamais. C’était le signe qu’il avait déjà été vendu. Le premier tableau vendu à l’exposition était le mien ! Seulement et à ma grande surprise, l’étiquette rouge disparut quelques jours plus tard. Inquiet, je demandais des explications au directeur de la Maison de Culture.
Il me répondit :
? Vu que tu n’es pas connu, les acheteurs se sont rétractés. ?
Je sentis à cette seconde tous mes voyants marocains s’allumer.
? Pourquoi n’avoir pas exigé une avance ? ?
Demandais-je avec une sourde colère, taraudé au même moment par une furieuse envie de décrocher le tableau du mur. Mais le directeur de la Maison de la Culture ne se démonta pas pour autant.
? Je ne te conseille pas de décrocher le tableau. Le maire en personne m’a promit de l’acquérir ! ?
Et c’est ainsi que, en tout bien tout honneur, ma peinture à l’huile “Pêche de Nuit” arriva à la Mairie cernée d’un cadre or luxueux, magnifique, spécialement commandé à Kiryat Shmona pour l’évènement. Elle fut suspendue à la paroi derrière le bureau du maire.

Lorsque les premières salves de roquettes Katioucha se mirent à tomber sur la ville, une équipe de la télévision hollandaise débarqua à Kiryat Shmona pour couvrir l’évènement. Tout naturellement, ils eurent un entretien enregistré avec le maire dans son bureau. Lors des prises de vue, les membres de l’équipe ne cessèrent de s’émerveiller devant le tableau de Van Gogh accroché devant leurs yeux et leur caméra s’y fixa plus longuement que sur le maire lui-même.
? l’issu de l’entretien, ils demandèrent perplexes, à leur interlocuteur :
? Comment se fait-il qu’il existe un Van Gogh que nous ne connaissions pas ? ?
? Ce n’est pas un Van Gogh… ? leur expliqua le maire avec un sourire,
? … c’est Elmoznino, notre agent de police qui a peint ce tableau. Demandez après lui au poste de police ! ?
Ils sont bien partis à ma recherche au poste de police, mais j’étais absent. En voyage de noces. Et ce n’est que bien plus tard, à mon retour, que je découvris comment mon tableau avait quelque peu tourné la tête aux hollandais.
Je l’avoue. J’étais ému. Très ému.

Je me rendis à la Mairie et priais le maire de me laisser jeter un coup d’oeil à mon tableau. Je voulais me le remettre en mémoire et comprendre l’émerveillement qu’il a suscité auprès des hollandais. Je pénétrais dans le bureau du maire, scrutais ma toile et sentis une puissante vague nostalgique me submerger. Une force intérieure me poussait à m’approcher du mur, me saisir du tableau et le ramener à la maison. Je ne pouvais comprendre comment avais-je pu accepter l’idée de le vendre, fut-ce-t-il à un maire…
Depuis, une décision que j’allais respecter pendant de nombreuses années, germa dans mon coeur. Désormais, mes tableaux n’étaient plus à vendre.

Mais… le jour vint où, malgré tout, je me suis retrouvé dans l’obligation de me séparer d’eux. J’aimais la lune sous toutes ses formes, mais le sou, le penny, son partenaire, fut celui qui me contraignit à me séparer de mes tableaux.

Cela se passa ainsi. Dans les années soixante, alors que j’étais patrouilleur de la police israélienne à Kiryat Shmona, je fis la connaissance d’un nouvel émigrant de Roumanie, un décorateur d’intérieur du nom d’Arié Golad qui se porta volontaire auprès du commissariat, pour effectuer les rondes nocturnes en ma compagnie. Arié était propriétaire d’une petite boutique de rideaux dans le centre de la ville. Nous patrouillâmes ainsi de concert, une nuit particulièrement longue, le policier marocain et le roumain décorateur d’intérieur dans la ville déserte et silencieuse, alors que les rues et les étroites ruelles se remplissaient entre temps de chats en rut imitant les pleurnicheries et les gémissements de petits enfants.
J’appris à Arié que j’étais artiste peintre, mais cela ne l’impressionna guère. Premièrement, il n’avait pas encore vu mes tableaux et deuxièmement, nombreux sont ceux qui ne peuvent imaginer un policier s’occupant d’autre chose que d’infractions au code de la route. Le tour de garde passa très vite, plongés que nous étions dans le domaine de l’Art, vaste sujet.
Le lendemain, je l’invitais ainsi que sa femme, l’attractive Kouky, à venir chez moi à la maison. Je les présentais à mon épouse et aussitôt après conduisis Arié vers mes tableaux. Arié, qui détenait une riche expérience dans le domaine de l’art et ce déjà en Roumanie, fut très emballé. Je le vis sur son visage, mais à ce stade de notre rencontre, il se garda de me livrer ses pensées et réflexions, se contentant de répéter ? c’est beau, c’est beau… ? Et, mains jointes, resta sur sa réserve. Pour ma part j’en fus très heureux, j’étais enchanté, son avis m’était important.
Peu après j’allais préparer du thé pour tout ce monde et lorsque je revins, je retrouvais Arié et ma femme plongés dans de mystérieuses tractations.
Mon épouse, fine mouche, réussit à me convaincre de céder mes tableaux à Arié pour dix livres la pièce. Avec le salaire de policier d’alors – et de nos jours encore – il était impossible de joindre les deux bouts du mois et chaque centime nous était très précieux.
Avec une grande tristesse et une sombre douleur, je remis entre les mains d’Arié les tableaux qu’il sélectionnait parmi mon éventail de peintures : des aquarelles, des huiles, des pastels et des charbons. Bien entendu, il choisissait les plus beaux spécimens et retenait justement le tableau qu’à chaque fois je le suppliais d’épargner. Un bloc entier de dessins dont chaque page était tracée avec les fibres de mon âme lui passa entre les mains. Finalement, Arié glissa toutes ses acquisitions sous le bras, enlaçât la taille de Kouky, et franchit le seuil de notre maison, me laissant mortifié et désespéré, immobile au milieu de la chambre orpheline, dépouillée de mes dessins.

Aujourd’hui, lorsque je repense à la vente de mes chers tableaux et aux bénéfices qu’Arié Golad en retira, je ne ressens plus rien dans mon coeur le concernant. Après tout, n’étant pas lui-même artiste peintre, il ne ressentait guère d’émotions et n’éprouvait ni passions ou flammes particulières quant au contenu des tableaux. Il était prédestiné à devenir un commerçant doté d’un flair et d’un sens pour le négoce et, somme toute, ne voyait dans les oeuvres d’art qu’une marchandise comme une autre.
Il est né tout simplement sous le signe Sou et moi j’étais appelé à me mouvoir sous le signe Lune, à l’observer la nuit et y discerner toutes sortes de formes.
Que faire ? L’ange Gabriel m’a enrichi d’un don pour l’art graphique et il en sera ainsi jusqu’à la fin de mes jours.

1 Palmakh, (abréviation hébraïque de “Plugot Makhaz”, compagnies d’assaut). Unité de choc de la “Hagana”, créée en 1941 par Itzhak Sadeh. Elle participe activement à l’immigration, à la protection de convois juifs et au démantèlement de positions adverses. Précurseur de Tsahal, le Palmakh l’intègre en 1948 en même temps que la Hagana (en hébreu, “Défense”), organisation de défense clandestine créée en 1920 pour assurer la protection des communautés juives dans les années vingt.

2 Phylactères, petites bandelettes de parchemin sur lesquelles sont calligraphiés des extraits de la Torah (Deutéronome 6 :4-9), enfermés dans de petits cubes de cuir, placés au bout de lanières longues et fines que l’on fixe au bras gauche et au front pendant certaines prières de la liturgie juive. Le sac, parfois richement brodé, est destiné à protéger les Téfilines – mot hébreu pour Phylactères – et n’a pas de fonction rituelle. Les Téfilines-Phylactères (dont les détails furent précisés par les rabbins dans le Talmud) sont remis au jeune garçon à l’âge de treize ans lors d’une cérémonie religieuse, la

2 Bar-Mitzva, qui officialisera son entrée au sein de la communauté d’Israël à titre de membre majeur et qui marquera une étape importante dans la vie de l’enfant. De nos jours, on célèbre également la Bat-Mitzva, cérémonie équivalente pour les jeunes filles soucieuses de recevoir une éducation religieuse correspondante à celles des garçons.

Doctoresse privée

Rina, ma mère, était une personne remarquable, un personnage hors du commun, une personnalité singulière et unique en son genre. Lorsque nous débarquâmes en Israël, sa joie fut sans limite et de tous les olim, personne n’était plus heureux qu’elle. Sur son visage rayonnant, on pouvait voir l’expression de son amour pour Eretz Isräel. La montée vers Sion, la réalisation du vieux rêve ancestral, lui donnait l’impression d’être passée de l’esclavage à la liberté.
? Marseille déjà, au camp de transit réservé aux émigrants, elle contourna l’autorité de mon père et s’empara des rênes de notre famille.
Il y faisait là un froid mordant, glacial. Dix-sept degrés Celsius en dessous de zéro. Les Français racontaient que rien de tel ne s’était produit depuis cinquante ans. L’eau gelait dans les conduites figeant les robinets et ma mère, déterminée, se porta volontaire pour se rendre à l’une des sources résistant encore au gel distante de trois kilomètres, y puiser de l’eau et la ramener au camp. Une partie du précieux liquide se répandait en chemin, les seaux étaient lourds à porter, le parcours long, la démarche pénible et épuisante. Mais les décisions de ma mère étaient irrévocables. Il était inutile d’essayer d’influer sur ses résolutions, c’était peine perdue.
Le passage de la chaleur du Maroc au froid de Marseille eut des conséquences malheureuses sur la santé de mes deux frères. Ils tombèrent malades et furent aussitôt admis à l’hôpital local, l’unique bâtiment chauffé du camp. Ma mère fut à leur chevet jour et nuit, apportant du lait à l’un et séchant le front de l’autre ; fredonnant un air à l’un et racontant une histoire à l’autre.
Au fil du des jours, elle tissa des liens d’amitié avec les membres du personnel hospitalier et fut autorisée à demeurer auprès de mes deux frères dans le bâtiment chauffé, jusqu’à l’arrivée des beaux jours. Avec la venue de conditions climatiques plus clémentes, nous reçûmes notre visa pour la poursuite de notre voyage et montâmes au pays.
Avec le recul du temps, la scène d’adieu entre ma mère et l’équipe médicale m’apparut rétrospectivement très amusante. L’une, enlaçant et guidant fermement ses deux fils encore convalescents vers la sortie. Les autres, s’évertuant à les retenir, à les convaincre une fois de plus, de rester à l’hôpital, de ne pas quitter Marseille et bien entendu, de ne pas émigrer en Eretz Israël. Racontant et expliquant que “là-bas” la situation serait, selon leur dire, intenable et friserait réellement la catastrophe.
Las ! Ce fut en vain. Ma mère, la résolue, sentait les deux millénaires d’exil vibrer dans toutes les fibres de son corps. Sa détermination était inébranlable. La décision arrêtée de retrouver le pays de ses pères était irréversible.

Nous arrivâmes en Israël en l’année 1956. Ballottés dans d’inconfortables camions d’immigrants, nous primes la route qui partait du port de Haïfa et qui menait à Kiryat Shmona, une ville de transit qui avait l’air d’un bidon géant entouré de quelques bâtiments épars. Tous les voyageurs s’étaient plaints des nouvelles conditions de vie dans le camp de transit, de l’exiguïté, de la promiscuité, des deux morceaux de pain noir et des maigres boîtes de haricots en conserves fournis par l’Agence Juive1. L’hiver était très froid et la nuit, nous avions du mal à trouver le sommeil, malmenés par la “musique” épuisante de la pluie tambourinant sur les toits en tôle de nos abris.
Seule ma mère souriait, heureuse.
? Tout ira bien ?, lançait-elle joyeusement à la cantonade.
? Patience, patience ?, répétait-elle, incrustant dans nos oreilles le premier mot qu’elle avait appris en Eretz Israël.

Elle trouva un emploi dans la pépinière du KKL2. Tous les jours, elle se rendait tôt le matin à son travail, gaie et joyeuse, court-vêtue d’une paire de short qui la rajeunissait. Lorsque nous emménageâmes dans une habitation en bois et qu’elle découvrît pour la première fois le grand terrain vague entourant la maison, sa joie fut sans limites. Avant même d’avoir déposé les paquets qu’elle tenait dans ses bras, elle nous pressa de travailler la terre et de la préparer à recevoir les futures semailles. Elle se chargerait de son côté de ramener les semences de son lieu de travail. Des graines de maïs que l’on mit en terre au son des voix exaltées de tous les enfants présents. Deux mois plus tard le maïs germa et cette année-là nous mangeâmes du maïs à en exploser.
Lorsque le travail vint à manquer au KKL, ma mère entreprit de nouvelles recherches et trouva emploi dans les petits hôtels de Metula. De là, nous déménageâmes à Beer Sheva où elle commença à soigner mon père souffrant. Elle tenta pour cela de se procurer appuis et protections et chercha à approcher rapidement les différents spécialistes sans avoir à passer quatre longues heures éprouvantes dans les interminables files d’attente qui encombraient les locaux hospitaliers.
Elle se tourna alors vers moi et me pria de peindre quelques tableaux à offrir aux médecins et aux infirmières. Je me mis aussitôt au travail. La quantité allât grandissante et la demande fut telle que je n’arrivais plus à suivre la cadence. Je peignais tout ce qu’il était possible de peindre, le camp de transit, chiens et chevaux, champs arbres et fleurs, notre maison du Maroc, la grande place, mon grand-père et ma grand-mère… à vrai dire et, comme cela s’avérera par la suite, j’avais plus de difficultés à fouiller dans mes souvenirs fuyants, qu’avec la quantité de tableaux à fournir à ma mère. Cette dernière se tenait derrière moi et lorgnait mon travail au-dessus de mes épaules. Elle s’extasiait et s’émerveillait devant chaque dessin terminé, chaque peinture à peine séchée.

Tous ces tableaux se retrouvaient plus tard accrochés dans les couloirs de la caisse maladie où l’on soignait mon père, tels des drapeaux le Jour de l’Indépendance. Les tableaux lui procurèrent certaines faveurs, ou tout au moins la possibilité d’avoir accès à l’une des doctoresses ou de parler à l’autre des médecins. Sa notoriété fut telle qu’ils lui permirent de demeurer à plein temps auprès de son époux à l’hôpital.
Après le décès de mon père, ils lui témoignèrent une certaine considération et la traitèrent avec les égards particuliers d’us à son âge. Elle n’était plus très jeune, après tout. Au fil du temps, elle fut surprise de découvrir la somme de connaissances médicales accumulées durant ces années. Quelle érudition et quelle compréhension en la matière avait-elle fait siennes !

Lorsqu’elle prit de l’âge, je lui proposais de venir habiter chez moi, mais elle ne put se résoudre à quitter sa petite maison bien ordonnée, ni à devenir un fardeau pour nous.
? Un jour je me prendrai un médecin privé à plein temps ? disait-elle et moi je riais.
? Tu verras qu’un jour j’aurai un médecin privé à demeure ! ? Insistait-elle.
? Non seulement je n’aurai plus besoin de prendre deux autobus pour lui courir après à la caisse maladie, mais c’est lui qui se déplacera, qui viendra à moi, chez-moi à la maison. ?

Afin d’occuper son temps libre, elle tissa des liens d’amitié avec toute personne passant sous sa fenêtre. Le jardinier, l’aide-soignante philippine qui s’occupait du voisin âgé et, à la venue des nouveaux immigrants russes, elle devint le fer de lance de leur intégration et créa un véritable réseau de contacts et d’amicales. Dans l’après-midi, les balayeurs de rues passaient sous sa fenêtre. Elle les interpellait :
? Professeur, Docteur, monsieur l’ingénieur, venez, montez boire un peu d’eau, il fait si chaud aujourd’hui ! ?
Parfois ils mangeaient un morceau chez elle, mettaient à profit cette récréation pour souffler un instant et se mettre à l’abri du soleil.
? Ce n’est rien, tout ira bien, patience, patience seulement. ? leur disait-elle,
Reprenant à leur intention ce qu’elle se disait il y a quarante ans.
Un jour, l’un des balayeurs attitré de sa rue, invité à se désaltérer, lui raconta, dans un hébreu approximatif, les difficultés rencontrées par sa femme qui était ophtalmologiste et qui n’avait pas encore reçu de permis de travail. La peine qu’ils avaient à joindre les deux bouts. Un éclair passa dans les yeux de ma mère qui étincelèrent d’un éclat particulier.
? Qu’elle vienne donc travailler chez-moi ?, lui dit-elle.
? Co… com… Comment cela, qu’est-ce que cela veut dire qu’elle travaille chez-toi ? ?
bégaya-t-il interloqué.
? Elle passera les nuits chez moi et, en retour, je lui verse deux cents Shequels par mois. ?

Le lendemain, elle m’invita à déjeuner à sa table, me fit asseoir et me dit :
? Lorsque ta mère te dit qu’un jour elle aura sa doctoresse privée, n’en ris pas, écoute et convaincs-toi s’en. ?
De la pièce à-côté apparaît Sophie, la personnification du rêve de vie de ma mère Rina. Enfin une doctoresse privée qui désormais prendra soin d’elle à plein temps. Elle ne devra plus patienter dans les longues files d’attente ni offrir à la ronde les oeuvres d’art, dessins et peintures de son fils.
Pendant trois ans, Sophie fut la compagne de nuit dévouée de ma mère. Années que ma mère décrit comme les meilleures années de sommeil de sa vie. Tout de même, une doctoresse sérieuse la veille et la protège, que pourrait-il donc lui arriver ?
Si au cours de ces trois années, ma mère n’a néanmoins pas appris le russe, Sophie les mit judicieusement à profit pour maîtriser l’hébreu, préparer et passer avec succès tous ses examens de médecine à la caisse maladie. Elle reçut son permis de travail et pu enfin détenir une licence de pratique médicale.

1 l’Agence Juive, voir récit “Le Premier Pécheur Marocain”, note 3.
2 KKL, le Fonds National Juif (Keren Kayemet Leisraël) – Organisation juive mondiale, présente dans 50 pays dans le monde, créée en 1901 à Bâle en Suisse, dont le but est d’acquérir et de défricher des terres qui deviendront propriété à perpétuité du peuple juif. L’organisation s’occupe également de gérer l’épineuse question de l’approvisionnement de l’eau en Israël, du reboisement des terres, de la construction de routes, de l’aménagement des zones désertiques et de l’assainissement de terrains dont l’assèchement de la vallée marécageuse de la Houla au nord du pays.
3 Koupat Holim caisse publique d’assistance aux malades.
M i r a c l e à R a m a d a n

“Et maintenant, notre âme est desséchée, plus rien ! Si ce n’est la manne pour nos yeux.”
(Nombres 11 : 6)

Les derniers jours de la fête de Ramadan s’écoulaient paisiblement dans la douceur d’un hiver tempéré. La chaleur régnait encore à Eilat et dans toute la péninsule du Sinaï, en ce temps-là sous contrôle israélien. Les bédouins, membres de la tribu Tarabin, croyaient dur comme fer au destin, à la fatalité et étaient persuadés que toute destinée humaine, propice ou néfaste, émanait de la volonté d’Allah. Fidèles à cette croyance, ils s’abstenaient en cas de maladie, de suivre tout traitement thérapeutique et se tournaient instinctivement vers les vertus de la médecine populaire traditionnelle.
Le docteur Maurice, un médecin de famille pratiquant à Eilat et son épouse se portèrent volontaires pour soigner les populations bédouines ; ils réussirent à endiguer la vague de décès qui frappait les nourrissons, enseignèrent aux mères bédouines les règles élémentaires de l’hygiène personnelle et leur firent découvrir les succédanés du lait maternel, sous forme de conserves en boîtes de métal, à donner aux bébés à la place du thé. Les bienfaits de la médecine moderne se répercutèrent également sur la santé des bédouins adultes, sur leur espérance de vie, les amenant à un âge honorable relativement avancé. La population s’agrandit, les besoins aussi, mais les moyens de subsistance restaient très limités. Bien avant que les israéliens ne découvrent le Sinaï, ses vastes étendues et ses paysages fabuleux, il n’y avait tout simplement rien à manger sous la tente des bédouins, si ce n’est quelques poissons malodorants séchés au soleil et des oeufs de la Tnouva2, le plus souvent avariés sous l’action de la lourde chaleur. Dans l’attente d’un miracle divin, les anciens de la tribu se rassemblaient régulièrement sous la tente centrale et priaient. Ils tendaient leurs mains suppliantes vers le ciel et leur appel résonnait au loin :
? Oh Allah Clément et Miséricordieux, donne-nous de la viande, ne serait-ce qu’en l’honneur de la sainte fête de Ramadan. ?

Douze heures après la dernière imploration, les journaux israéliens publièrent le récit circonstancié de Djamal, un enfant bédouin autiste habitant du Sinaï, vivant auprès de ses parents dans des conditions miséreuses et dont un dauphin, qui est devenu son ami, améliora miraculeusement l’état de santé, après l’avoir approché lors d’une rencontre fortuite sur les eaux mythiques de Di-Zahav1, de Dahab.

Djamal était somnambule.
La nuit, il se levait au milieu de son sommeil, quittait la petite cité-dortoir et se retrouvait sur la plage. Il ne se réveillait qu’au contact de l’eau froide caressant la plante de ses pieds. Au dernier moment. Sur le point de s’enfoncer plus en avant, toujours prisonnier de son sommeil, dans les vagues menaçant de l’engloutir.

Cette nuit-là, une forte tempête de sable se leva sur le Sinaï. Un vent violent chargé de sable jaune souffla sur la mer, soulevant de hautes vagues qui vinrent balayer le rivage avec fracas, laissant derrière elles des rubans d’écume blanche. Les filets tendus mis à sécher par les pécheurs, craquèrent, s’envolèrent et partirent en mille morceaux.
Djamal, pris dans la tourmente, malmenée sur ses flancs par les rafales de la tempête, avance sur la plage, endormi, somnambule. Il atteint le bord de l’eau et commence à s’enfoncer en direction des hautes lames.
Mais cette fois-ci il ne se réveille pas.
Les bras tendus en avant, le pas hésitant, il oscille, portant avec peine le poids de son corps d’une jambe à l’autre. Ses cheveux ébouriffés par la tempête volent dans tous les sens. Alors que, les yeux fermés et à la merci des éléments déchaînés, il est sur le point d’être jeté à l’eau par une vague géante dont la menace se précise, voici qu’une voix ténue se lève tel un écho renvoyé par les monts et les lames, surmontant le fracas et le grondement de la tourmente.
Le dauphin nageait devant Djamal, poussant de petits cris.
Puis, il crie fort, de plus en plus fort, jusqu’à ce que ce dernier ouvre enfin les yeux.

Djamal, passablement sonné, s’accroupit sur le sable et pendant une heure entière observa le dauphin s’élancer hors de l’eau. Il sautait, bondissait tout en émettant une série de sons étranges et variés. Il piquait vers le large et revenait, nageait et revenait. Lorsque les premiers rayons du soleil matinal apparurent au-dessus des monts, Djamal se débarbouilla dans l’eau salée et effleura le dauphin du bout de ses doigts. Ce contact lui procura des sensations nouvelles, troublantes, fortes et vives.

Il ne se passa pas un quart d’heure que la soeur de Djamal, s’élançant au pas de course depuis la grève, fit irruption chez ses parents et les secoua vivement, les tirant de leur sommeil :
? Venez vite ! Venez vite ! Djamal vient de réaliser un miracle ! ?
Toute la tribu se tenait déjà à l’extérieur, lançant vers la mer des regards bouleversés, éperdus. ? Quelques mètres du rivage, Djamal et le dauphin nageaient côte à côte, au milieu de centaines de volailles de choix, proprement déplumées et flottant sur le fil de l’eau.
Une mer de victuailles.
Les anciens de la tribu se rassemblèrent sur-le-champ, rendirent grâce à Allah et Le bénirent. Lui qui a bien voulu répondre à leurs prières, qui a entièrement exaucé leurs voeux et qui leur a envoyé de la volaille pour la fête de Ramadan. Ils racontèrent aux plus jeunes que, de leur côté, les enfants d’Israël avaient également eu droit à un miracle dans cette même péninsule du Sinaï. Pendant que les jeunes de la tribu déployaient les filets pour pécher – pour la première fois dans l’histoire des peuples – de la volaille surgelée, les anciens revinrent sous la tente et “louèrent le Seigneur, qui est Bon. ?ternelle est sa Miséricorde.” 3
Puis ils mangèrent de cette manne que la mer leur offrait.
Cette année-là à Dahab, la fête de Ramadan fut de loin la plus réussie de mémoire d’anciens de la tribu. Non seulement il y avait de la viande en abondance pour la fête, mais il y eut de surcroît un surplus de nourriture qui fut promptement salé et séché à la manière des premiers ancêtres.

Cinq jours plus tard, le miracle devint un thème d’actualité et fit l’objet d’une vive polémique. Des israéliens débarquèrent à Dahab et affirmèrent aux membres de la tribu qu’en dépit des apparences, le miracle n’en était pas un. Ou alors, peut-être malgré tout, un miracle d’une nature différente ?
Un bateau de transport en provenance de Marseille, chargé de produits français de choix destinés aux riches saoudiens, fut prit dans la tempête de sable jaune et vint s’échouer sur les rocs pointus et acérés aux abords du littoral de Dahab. Le navire se trouvait dans un piteux état. Les mats brisés flottaient sur le pont au milieu d’un enchevêtrement de cordes déliées, de chevrons, pieux et piquets libérés de leurs attaches. Le navire a ensuite sombré lentement, s’engloutissant dans les profondeurs de la mer.
La totalité de son chargement, dont les centaines de volailles, flottait sur l’eau…
Lorsque la nouvelle se répandit parmi les bédouins et qu’ils réalisèrent que ce n’était pas Allah qui leur avait envoyé la volaille, une grande clameur s’éleva parmi eux. Ils se rendirent chez les anciens quêtés leur avis : que faire du surplus de volailles, le garder ou le rejeter à la mer ? Les discussions se prolongèrent trois jours entiers. On remplit des dizaines de verres de thé amer comme de l’absinthe et, pour finir, de la fumée blanche monta des narguilés.
Le destin ! C’est le destin !
Tout ce qui arrive à l’homme dépend de la volonté d’Allah.
? La volaille ne nous est pas parvenue directement d’Allah… ? Tranchèrent les anciens,
? …mais c’est par Sa Volonté qu’elle a pris le chemin de la mer, pour aboutir chez nous et… tout ce qui vient de la mer nous appartient. ?

Et Djamal dans tout cela ?
On lui accola un surnom le qualifiant de :
“Djamal, le Faiseur-de-Miracle-de-Fête-de-Ramadan.”

1 Di-Zahav (Dahab), station balnéaire située sur le golfe d’Aqaba à l’extrémité orientale du Sinaï sur la mer Rouge en Egypte. (Zahav en hébreu signifie “or”, Dahab ou D’heb en arabe). Di-Zahav est à relever dans le premier verset de la portion hebdomadaire du Pentateuque, la Parashat Devarim, qui ouvre le livre du Deutéronome. Ce nom n’est nulle part mentionné dans tout le récit des années passées par les juifs dans le désert. Il ne s’agit vraisemblablement pas d’une information géographique. Ainsi, Rashi explique que “Di-Zahav” fait allusion a la faute du veau d’or (Exode XXXII) : “Ils les a réprimandé au sujet du veau qu’ils ont fait a cause de tout l’or (Zahav) qu’ils possédaient”. Ou encore: à cause de l’excès d’or, (Daï-Zahav) selon Rabbi Yanaï cité dans le Talmud (Bérakhoth 32a).

2 Tnouva, voir récit “Le Premier Pécheur Marocain”, note 6.

3 Tiré du Psaume 136 : 1-3, “Hodou l’Adonaï Qi Tov Qi Léolam Hassdo.”

U n c o l i s d u M a r o c

Dans les années soixante-dix de ce vingtième siècle, la ville d’Eilat hébergeait une population d’à peine vingt mille âmes. Les hôtels se comptaient alors sur les doigts d’une main. Ils n’avaient pas encore grignoté le vaste espace dégagé le long des belles plages de la ville. Lorsque, en autobus ou en voiture privée, on approchait la ville par le nord, on apercevait immédiatement devant soi la tache bleu turquoise qui allait grandissant…

Cette époque, Le Club Med était un modeste petit hôtel isolé établi aux abords de la frontière jordanienne. Pendant les mois brûlants de l’été, il était envahi jusqu’au dernier recoin par une nuée de touristes français. Ils venaient jouir du soleil ardent, se dorer sous les rayons du disque incandescent, manger et boire à satiété, déguster du vin français et chercher un ou une partenaire pour agrémenter leur séjour estival à Eilat.
Le village français intrigua fortement les habitants de la cité, plus particulièrement les plus jeunes d’entre eux, mais seuls quelques rares élus jouissant de relations privilégiées y étaient admis et étaient autorisés à pénétrer à l’intérieur de cette chasse gardée.

Un jour, lors de l’une de ces journées torrides de l’été caniculaire, je me trouvais à l’intérieur de ma maison goûtant et appréciant la fraîcheur distillée par notre bonne vieille climatisation, lorsque tout à coup la sonnerie stridente du téléphone me fit sursauter et me tira de cette torpeur particulière que générait l’alternance de chaleur et de fraîcheur.
C’était Karine à l’autre bout du fil. Elle parlait l’hébreu avec un accent français très prononcé. En arrière plan le vrombissement d’un avion qui décolle, le vacarme et le tumulte d’un aéroport :
? David, David, j’arrive du Maroc, je serais demain à Eilat au Club Med. Viens me voir. J’ai un colis pour toi ! Et, un bonjour chaleureux à ta femme ! ?
Je n’eus même pas le temps de lui dire que ma femme était absente pour la semaine. Le bruit caractéristique de la ligne coupée se fit entendre. Elle avait déjà raccroché.

J’étais toujours heureux d’avoir des nouvelles de ce Maroc lointain, que j’avais quitté étant encore enfant et que je n’ai plus revu depuis. Karine, l’amie d’enfance la plus proche de mon épouse, détentrice d’un passeport français, travaillait comme hôtesse de l’air pour une compagnie aérienne étrangère. De Paris à New-York en passant par Londres, elle était constamment en route, sautant d’un pays à l’autre. Elle en avait de la chance… Vrai dire je n’avais encore jamais rencontré Karine en chair et en os. Je ne la connaissais qu’à travers les albums photos de ma conjointe où on les voit enlacées, posant devant l’objectif sur la plage de Casablanca. Elles avaient seize ans sur cette photo-là, belle, belles à en avoir la larme à l’oeil. Ma femme est toujours aussi belle et, j’étais curieux de voir la Karine d’aujourd’hui.

Cette nuit-là, le colis me fit fantasmer… Karine nous amène un colis… Il serait intéressant d’en connaître le contenu. Que pouvait-elle bien nous apporter d’inédit ? Des épices du souk de Casablanca, peut-être. Non ! Je sais ! C’est sûrement une théière dorée ciselée, ornée de motifs marocains et accompagnée de verres cernés d’une bordure or. En vérité, il n’était pas logique de penser qu’une hôtesse de l’air se promenât toute une journée dans les ruelles étroites du souk pour acheter une théière… qu’elle transbahutera par la suite à travers trois pays… Peut-être a-t-elle simplement acheté quelque rouleau de tissu de qualité pour ma femme ?
Bon, il n’y a plus qu’à ronger mon frein jusqu’à demain me semble-t-il. L’essentiel, c’est que cela provienne du Maroc. Je suis persuadé que le colis dégagera une de ces effluves particuliers qui me rappellera les ruelles étroites du souk…
Je ne jetterais pas le papier d’emballage…
Je poursuivais à moiti assoupi le fil de mes fantasmes, étreignant la climatisation.

En me levant le lendemain matin, je me sentais d’humeur royale. Moi aussi, j’étais sur le point de franchir l’entrée du Club Med comme invité attendu et bienvenu, d’y rencontrer une belle femme et de recevoir un colis renfermant les odeurs de l’enfance. La vie est belle parfois. Mais comme de coutume et en pareil cas, il va s’avérer qu’il n’est pas toujours aisé de transformer une grenouille en princesse, d’un simple claquement de doigts. Vrai dire mon arrivée au Club Med passa presque inaperçue et n’impressionna guère la gent locale.
En fait, les agents de sécurité en uniforme blanc, qui aussitôt s’interposèrent et fermement me barrèrent le chemin, s’obstinèrent à préserver l’intimité des vacanciers de toute intrusion. Et de la mienne en particulier… Je les priais de me mettre en liaison avec la chambre de Karine, mais ils me rétorquèrent qu’il n’y avait pas de téléphone dans les chambres. Aucun d’eux n’était prêt à se rendre à l’intérieur du Club, déranger les grands patrons uniquement pour déterminer si une cliente de l’hôtel répondait au nom de Karine. Et lorsque je les priais de me permettre ne serait-ce qu’un coup d’oeil à jeter à l’intérieur et de lancer un “Karine” à la cantonade, l’officier principal de sécurité pointa un doigt intransigeant vers le portail, m’indiquant le chemin de sortie, avec un geste du plus bel effet.
Je rentrais à la maison déçu et furieux.

Cette nuit-là je ne réussis non plus à mieux m’endormir. Tout de même, un colis plein d’odeurs du Maroc, adressé à mon nom, m’attendait quelque part à Eilat ! Le lendemain, je me libérais de mon travail, pris un jour de congé et repris le chemin du Club Med. Un nouvel officier de sûreté se tenait à l’entrée. Je tentais de m’expliquer au mieux de mes moyens, m’efforçais, m’appliquais.
Après avoir prêté une oreille attentive, il me dit :
? Met-toi là devant la piscine, si tu arrives à l’apercevoir j’irai l’appeler. ?
? Mais je ne la connais pas, je ne pourrais ni l’identifier ni la reconnaître ! Je ne l’ai jamais vu de ma vie ! ? m’écriais-je.
? Bien, alors laisse un petit mot, je transmettrai à la réception ? dit-il finalement, soucieux de se débarrasser de moi au plus vite et d’avoir enfin la paix.
La sourde impression de voir s’envoler une nouvelle occasion de mettre la main sur le colis du Maroc était en train de m’envahir, lorsque soudain je vis apparaître Alain Skipper à l’entrée du club ; le propriétaire du yacht Bita. L’un des rares bateaux à mouiller dans l’ancienne marina d’Eilat. Alain, citoyen français, se rendait à Eilat plusieurs fois par année et, nous étions amis. Il me vit, s’approcha me prit cordialement dans ses bras et, après une accolade chaleureuse, lança au gardien :
? Il est avec moi. ?
Et ainsi me retrouvais-je accédant à l’endroit le plus jalousement gardé de la ville d’Eilat – le Club Med.

Quelques minutes plus tard, je me retrouvais assis au bord de la piscine aux côtés de Karine, après avoir souscrit aux embrassades, étreintes et enlacements selon le rituel du lieu. Je regardais interdit le luxe autour de moi, les boissons colorées aux mains des invités, les jardins d’une beauté à couper le souffle, l’architecture impressionnante et sentais l’excitation qui me gagnait me monter à la tête. Karine avait l’air d’être moins émue et ne manifestait aucune surprise apparente ; belle et élancée, trente-cinq ans, tout comme mon épouse, dans un maillot de bain mettant son beau corps en valeur. Nous prîmes place près du bassin et burent une bière. Je m’empressais de retirer ma chemise ; à Rome il faut se comporter comme des romains ! Je craignais de surcroît, que les agents de sûreté ne fassent irruption à tout moment et ne se dépêchent de me faire vider les lieux. Sans chemise j’avais vraiment l’air d’un paisible touriste fortuné et non d’un policier venu un instant goûter les plaisirs bienfaisants de la vie.

Je dis à Karine : Raconte-moi tout, comment était-ce au Maroc ? Où étais-tu ? ?
Et elle se lança dans la narration de ses voyages, dans la description des ruelles et des grands marchés, du souk et des grandes places. Les bières se succédaient. Je buvais et continuais à boire jusqu’au moment où je me rendis compte que je n’écoutais plus les propos de Karine, et qu’en revanche, les femmes qui bronzaient à moitié nues au bord de la piscine, ou celles qui évoluaient dans l’eau, accaparaient toute mon attention… Je dis à Karine qu’il était temps pour moi de rentrer à la maison. Mais elle insistât pour que nous déjeunions ensemble. Elle insistât tellement que je finis par céder. De toute façon et de tant d’alcool ingurgité, je n’étais plus en mesure de marcher droit. Karine me fit asseoir dans la salle à manger bien climatisée et me dit en français :

Je reviens de suite. ?
Il ne me restait plus qu’à contempler ébahi l’opulent buffet gastronomique étalé devant mes yeux – viandes grillées, garnitures variées par dizaines, toutes sortes de bestioles que je voyais pour la première fois de ma vie et, comme suppléments, des plats français qui auraient suffit à nourrir des dizaines de familles nécessiteuses et affamées à Eilat. Alors que je fixais interdit cet amoncellement de victuailles, Karine refit son apparition accompagnée de trois amies rencontrées à la piscine et qui, grâce au ciel, s’étaient déjà rhabillées entre-temps.
? Je te présente, voici Nathalie,
me dit-elle en désignant une de ces habillées-dévêtues. Je regardais les jambes, remontais aux hanches et continuais vers la poitrine, le cou, les lèvres et c’est alors qu’elle m’embrassa avec chaleur et me dit :
? Enchantée. Karine poursuivit :
? Elle, c’est Sandrine ?
Et moi je regardais les jambes, remontais aux hanches et continuais vers la poitrine, le cou, les lèvres et c’est alors qu’elle m’embrassa avec chaleur et me dit :
? Enchantée… ? La dernière qui me fut présentée de la sorte s’appelait Dominique.
Je passais le reste de l’après-midi en compagnie de quatre jolies femmes, buvant, riant et appréciant la vie, apparemment comme il fallait le faire au Club Med.

Le soir, le moment vint de prendre congé de cette joyeuse compagnie. Karine me raccompagna jusqu’à l’entrée pour me faire ses adieux. Au lobby, je la remerciais pour cette récréation gratuite d’un jour, elle éclata de rire. Une seconde avant de franchir le seuil du lobby qui menait à la sortie, Karine sursauta :
? Le colis… Le colis ! Un instant ! ? se rappelât-elle soudain et elle se précipita vers les étages.
En attendant son retour, je songeais combien l’importance du colis était devenue secondaire à mes yeux, négligeable presque dans cette journée riche en évènements… Karine revint essoufflée tenant dans les mains une belle boîte cadeau enveloppée de papier cellophane retenu par un ruban rouge.
? Ouvre, ça ne prendra qu’une minute ! ? Me pressa-t-elle.

J’ouvris le paquet et, en déballant le Caftan pourpre brodé de fils dorés, je reçus, jaillissant de la boîte, le choc de l’odeur du Maroc. Des bouffées parfumées enivrant les sens et faisant ressurgir des souvenirs plongés dans l’oubli.
D’un geste négligé je plaquais le Caftan sur mon corps, étreignis Karine avec chaleur et dans une tenue vestimentaire ostensible et bien affichée, si peu conforme aux canons eilatiens, je traversais le lobby pour me jeter directement dans les bras des officiers de sûreté, qui me reconnurent malgré ou peut-être même à cause du Caftan amusant.
Soulagés de me voir partir, ils respirèrent profondément. Tout au long de cet après midi mémorable passé en compagnie de Karine, Dominique, Nathalie et Sandrine, les agents de surveillance eux, reçurent blâmes sévères et réprimandes graves à cause de cet invité inconnu, ce client anonyme qui venait de passer huit heures d’affilée dans leur hôtel à l’intérieur de leur chasse gardée… sans débourser le moindre sou !

M a l a d (i) e d ‘ a m o u r

Moshiko était le voisin de mes parents. Un garçon étrange et handicapé, présentant tous les symptômes de troubles moteurs et de langage. Sa naissance fut marquée par un incident grave provoquant une irrigation insuffisante du cerveau, un apport lacunaire en oxygène. Un manque qui se répercutera par la suite sur son attitude comportementale et fonctionnelle.
Tout en portant sur le monde le regard candide de l’innocence, Moshiko, l’air égaré, se traînait éternellement derrière ses parents, oppressé, las et fatigué. Son allure était freinée par une jambe gauche qui refusait de lui obéir. Malgré ses vingt ans, il se comportait et appréhendait son environnement comme un enfant de sept ans et s’il était un domaine qui ne lui posait aucune limite, c’était celui de la sexualité.

Tout habitant du quartier, pour peu qu’on le sollicitât, savait raconter que Moshiko avait une imagination débridée et qu’en réalité, toutes ses pensées et toutes les facultés de son esprit étaient focalisées sur les filles, les adolescentes, les jeunes filles, les femmes, les épouses, sans pour autant dédaigner les tantes d’un certain âge… Une fois par jour Moshiko sortait flâner et hantait les ruelles étroites et sinueuses de la localité. Autant d’endroits qui lui permettaient d’éviter la proximité des foules, de s’éloigner des bruits qui, selon Moshiko, “n’étaient pas agréables à l’oreille”.
C’était l’heure où il se retrouvait avec lui-même.
L’heure d’aiguiser les sens.
Moshiko longe la ruelle qui borde la mer. Il progresse lentement. Deux jeunes garçons sanglés dans des combinaison de surf serrant leurs planches sous les bras, surgissent devant lui. Ils dévalent la rue à toute vitesse en direction de la mer, dans l’espoir d’attraper la bonne vague au bon moment. Moshiko plisse des yeux, s’efforçant de distinguer l’adolescente en short court revenant de la plage et exhibant de longues jambes joliment halées. Les jours ordinaires Moshiko réussissait à apercevoir des moitiés de femme à leurs fenêtres. Les jours heureux et bénis, lorsque la chance lui souriait, c’étaient des jeux d’ombre se dessinant derrière un rideau tiré qu’il captait. Elle et lui se prodiguant des gâteries, des jouissances à se faire mal. C’est en vain qu’il tentait d’accrocher le regard de ces dames entrevues, aucune des personnes observées par Moshiko ne se doutait même de son existence.

Moshiko avançait à pas mesurés à travers les petites ruelles. Il savait que, sous peine de passer pour un voyeur, il lui était formellement interdit de marquer un arrêt ostentatoire et de dévorer ouvertement des yeux l’objet de son désir. ? plusieurs reprises déjà, les agents de police lui avaient expliqué ce qu’était le voyeurisme et il s’efforçait “beaucoup” de ne pas porter atteinte à l’intimité et à la vie privée des gens. Mais si depuis la ruelle on se contente de lever les yeux vers le quatrième étage, c’est encore correct, pas vrai ?
Moshiko entre aperçut au balcon de ce quatrième étage une femme mûre et mature. De grands yeux intelligents, une lourde poitrine et une chair blanche captivante de fraîcheur.
En imagination, il voit l’imposante personne se déshabiller et prendre une douche dans sa salle de bains. Moshiko éprouve à travers tous ces sens l’impérieux désir de se transformer, et pas pour un court instant, en miroir embué sur le mur de la douche.
Il passe lentement son chemin. Encore un regard furtif vers le quatrième étage et une dernière oeillade sur le visage de la femme aux formes généreuses. Les yeux exorbités, la peau brûlante, il avance à tâtons le long de la ruelle manquant un instant de trébucher et de s’étaler par terre.
L’obscurité enveloppe lentement Moshiko. Des lumières apparaissent dans les cages d’escaliers. Dans les foyers on coupe la salade et on met des oeufs à cuire. Le souper et, après, les plaisirs de la nuit.

Moshiko est parfaitement conscient de sa dépendance. Il sait qu’il est l’esclave de son imagination maladive et, impuissant, se rend compte qu’il est livré pieds et poings liés à son obsession. Il se sent malade. Malade d’amour. Amour dont il est sevré et dont la soif dévorante ne peut être étanchée. Les exigences de son corps lui taraudent l’esprit, et son âme insatisfaite ne trouve jamais la paix. Il est persuadé que tout cela finira par un ulcère. Inquiet, Moshiko se tâte le ventre un instant, enfouit les mains dans les poches et poursuit son chemin.
Qui sait ?… soupire-t-il dans le secret de son coeur, peut-être verra-t-on un jour l’atmosphère conservatrice disparaître de cette localité où l’on considérait la sexualité comme une chose disgracieuse et vulgaire.
Peut-être balayera-t-on à jamais toutes ces vieilles histoires laides et ces choses honteuses. Qu’il sera désormais possible de prononcer librement et naturellement le mot “sein” en public sur la place du souk. Alors, se disait Moshiko, je pourrais enfin me sentir sûr de moi, marcher la tête haute sur le sable blanc et fin le long de la plage et les gens finiraient par m’aimer…

* * * * * * *

Et subitement la chose se produit.
Il marche sur le sable et, elle vient au-devant de lui. Un instant il lui semble discerner un sourire sur ses lèvres. Il se retourne, cherche l’autre homme censé se tenir derrière lui. Il n’était pas possible qu’une telle créature lui adressât un sourire ! Mais, pas âme qui vive. La femme était grande, comme dans ses rêves, la poitrine opulente et lourde. Il s’avance un brin, la voir dans toute sa splendeur et sa magnificence.
C’était une femme corpulente, petite et rondelette, dodue et tendre. Une personne difficile à renverser et sur laquelle, fatigué, il fait bon s’allonger. Sa robe fleurie lui arrivait jusqu’aux genoux et découvrait une paire de mollets vigoureux et rebondis, qui s’épaississaient vers le haut.
? Je m’appelle Mo-shi-ko ?, lui dit-il en sentant la sueur lui couler dans le bas du dos.
? Moi, c’est Anna …? lui répondit-elle.
Lui répondit-elle vraiment,
? … et j’habite non loin de la plage. ?

Anna, qui venait de passer le cap de la soixantaine, était une personne véritablement lourde et massive. Elle reposa le poids de son corps sur le fauteuil en cuir rouge qui se trouvait sur la terrasse où elle venait de conduire un Moshiko ébahi. Elle se caressa le ventre et, l’espace d’un instant, elle lui apparut dans son effroyable solitude. Une solitaire, pathétique dans son besoin d’étreintes. Il enfonça profondément les mains dans ses poches. Anna lui raconta que son mari s’était éteint il y a trois ans et que depuis elle ne se retrouvait plus.

Bien qu’ils ne ressemblaient en rien aux couples de cinéma, une amitié merveilleuse était en train de naître entre eux. Moshiko venait régulièrement chez d’Anna et prenait place dans la petite demeure propre et ordonnée ; ils s’asseyaient sur la terrasse, parlaient, médisaient sur les médisants ou jouaient aux cartes.
Elle était heureuse et lui, comblé.

Après avoir goûté aux joies de la terrasse, ils entreprirent de sortir ensemble et de se promener dans les rues de la cité. Moshiko portait les costumes de Réouven, le mari défunt d’Anna, trop grands pour lui de trois bonnes tailles et nouait une cravate choisie par Anna, en harmonie avec le grain de sa peau et la couleur de ses yeux clairs. Anna était habituellement attifée de son éternelle robe rose, vaste et aérienne qui, de l’avis de Moshiko, mettait ses rondeurs en valeur. De leurs fenêtres, les curieux qui observaient leurs faits et gestes et suivaient attentivement leur sortie, penchaient impitoyables pour l’analogie avec une tente.
Ils marchaient dans les rues en se tenant par la main. Le couple bizarre par excellence s’il en est. Elle se dandinait alternativement sur une jambe puis sur l’autre, alors qu’il traînait les pieds derrière elle. Anna ne se souvenait pas d’avoir été aussi heureuse, libre et légère de sa vie et Moshiko avait l’air de prendre de l’assurance. Mais il sentait malgré lui les milliers de regards avides qui le scrutaient et l’observaient derrière les fenêtres .
Il jetait de temps à autre un regard par-dessus son épaule. Un jour, il perdit l’équilibre et tomba, mais se remit aussitôt sur ses pieds.

Un beau jour Moshiko se rendit chez Anna et ne retourna plus chez ses parents.
? Nous habitons ensemble ? disait-il aux poseurs de questions,
et nombreux furent ceux qui ne cessaient de l’interroger, de le harceler, encore, encore et encore…
? Anna m’apprend des choses importantes ? leur expliquait-il.
Et effectivement elle avait réussi à le calmer, à l’apaiser. L’ulcère avait cessé de le tracasser, la jambe paresseuse devint plus légère, son élocution s’améliora, les mots sortaient un peu plus facilement de sa bouche, ses propos gagnaient en clarté.
Dans la petite localité un seul et unique sujet était devenu l’objet d’une préoccupation générale : l’existence de relations intimes ! En auraient-ils ? Dans tous les coins du centre commercial, on pouvait voir des attroupements se former, des rassemblements de gens jouant à la devinette et à la prophétie : que se passait-il dans l’intimité de la Chambre des Chambres de la veuve ? Anna et Moshiko avaient-ils oui ou non des relations charnelles ?

Et Moshiko, riche de son expérience intuitive, sentait à travers ses sens aiguisés l’air ambiant se remplir de nuées de médisances. Les premières à parvenir à ses oreilles furent celles chuchotées par un couple de dames âgées. Pensionnaires du home de vieillards du quartier soixante-plus, revêtues ce jour-là de tenues festives, assorties de sacs et de souliers en harmonie avec la couleur de leurs robes.
Elles se figèrent au garde-à-vous lorsque Moshiko et sa compagne, se tenant par la main, arrivèrent à leur hauteur.
? Na, qu’est-ce que tu en dis, elle s’est trouvée un jeune garçon ? ?
? Jeune, jeune mais… ?
? Elle le mérite. C’est vraiment une femme bonne ; féminine et maternelle. Une excellente femme d’intérieur, par ailleurs. Elle sait ce qu’elle attend de la vie. ?
? Alors, dis-moi Hanna… couchent-ils ensemble ? ?

* * * * * * *

Anna porte un vieux peignoir rouge déchiré. La ligne de ses énormes seins à moitié dénudés et les contours de son corps massif se découpent nettement à travers la légère robe de chambre transparente. Moshiko pose la tête sur le genou qu’il aime tant et verse quelques larmes amères. Il était bouleversé et tremblait de tout son corps.
Il avait vingt ans et ce n’était qu’à cet instant, à ce moment de son existence qu’il touchait enfin le corps d’une femme. Pour la première fois de sa vie, il ne fallait plus se contenter de regarder, d’imaginer ou de fantasmer.
De sa main, il lui caresse la poitrine et elle libère un sein de taille respectable qu’elle lui donne à téter une longue heure. Les jambes charnues d’Anna s’écartent lentement et, délicatement, elle lui essuie le visage baigné de larmes.
La nuit, il se glisse dans son lit grinçant et commence à la stimuler, à l’exciter méthodiquement comme elle le lui avait appris. Frotter ses paumes contre les siennes, avant de passer au massage de la plante des pieds.
C’est Anna qui lui a révélé ce qu’est une érection.
Ils sont maintenant entièrement nus. Il se colle à elle, et se tient fermement à son corps pour ne pas basculer et tomber du lit étroit et gémissant, le moindre mouvement léger risquant de le jeter au bas de la couche.
Anna se sent envahie de pulsons troubles et déborde d’urgences insistantes. Des impératifs charnelles qu’elle croyait endormis, enfouis profondément en elle, se réveillent soudain. Son corps brûle de désir. Elle se couche sur le dos, son ventre gonflé monte et descend en cadence. Il pose la tête sur sa nudité, l’embrasse, la survole de baisers, et la touche avec beaucoup de délicatesse.
Encore un instant fugace d’éternité, de candeur et de perfection. L’une heureuse et l’autre comblé.
Enfin en paix avec eux-mêmes.

P l a c e d u M a r c h é
Ce récit est dédié à Betzalel Dahan, avec toute mon estime.

Sur la place du marché à Ashqelon, non loin du stand de falafel, un attroupement se forme autour d’un homme allongé sur le sol, gisant dans une grande mare d’eau boueuse. Il tremblait de tout son corps et gesticulait furieusement dans tous les sens. Sa chemisette douteuse était sale et déchirée. Des légumes étaient éparpillés tout autour de la mare mêlés aux débris d’une caisse de bois brisée.
Comme à l’accoutumée, le sobre policier du coin n’allait pas tarder à faire son apparition et lancer à la foule :
? Que la manifestation se disperse ! ?
? Attends, tu me paieras ça ! ! ?, crie le colporteur pataugeant dans sa mare.
Pesamment, il tente maintenant de se relever.
? Il m’a planté une cigarette en plein visage ! ? dit-il au policier, pointant du doigt un homme debout parmi la foule.
L’agent savait. Il était au courant de tous les détails de l’affaire au même titre que tous les curieux de l’endroit. Si ce n’était pas pour une cigarette, c’était pour une place, si ce n’était pas pour un carré de terre c’était pour le prix de n’importe quoi. Il y avait toujours un bon motif de rixes et de bagarres au souk.
? Dispersez-vous, dispersez-vous je vous dis ! Je m’en occupe. ?
L’agent de police est fatigué, las, mais reste conscient de sa propre importance, de sa responsabilité en tant que représentant de la loi. Après tout, le regard braqué sur ses faits et gestes, la moitié du marché l’observait. Il agrippe l’homme qui tentait vainement de se remettre sur ses pieds et le retire de la mare.
Lentement la foule s’éparpille entre les échoppes du marché.

Nous poursuivons également notre chemin, mon beau-père Jacob-David Dahan et moi-même. C’est jeudi et, selon les écrits arabes, c’est le jour des échanges. Le jour du souk et nous sommes donc en tournée dans le souk.
Jacob-David est un homme très agréable, avec lequel l’entente est facile, aisée. Mais s’il y avait une chose sur laquelle il n’était pas prêt pour tout l’or du monde, à faire la moindre des concessions, c’était l’avenir de ses filles et tout ce qui s’y rattachait.
Lorsque j’avais commencé à fréquenter sa fille, je faisais le voyage de Kiryat Shmona à Ashqelon en bus afin de pouvoir passer les fins de semaine en leur compagnie. ? l’époque, “fréquenter” voulait dire se rendre ensemble au cinéma Samson à Ashqelon voir un bon film, ou alors se promener le long de la plage, la main dans la main. Au bout de quelques semaines, je lui proposais d’accueillir à mon tour sa fille dans la maison de mes parents à Kiryat Shmona.
La réponse du père fut aussi brève que sans appel : non !
? Avant toute chose, les fiançailles, ensuite on fixe la date du mariage. Une fois ces conditions remplies, elle sera libre de te rendre visite. ?
Je tentais d’expliquer : la semaine prochaine je serais de service et pendant deux semaines d’affilée il ne me sera pas possible de faire le déplacement. De plus, le voyage depuis la Galilée n’est pas une mince affaire. C’était à chaque fois épuisant, long et pénible. Rien n’y fit. Il m’explique que l’honneur de sa fille lui était plus important que tout au monde. C’était au-dessus de toute considération.
Il y eut une seconde de flottement, d’hésitation. Un court instant, l’idée de quitter leur maison, en pensant qu’ils ne seraient pas prêts de me revoir de si tôt, me traversa l’esprit. Mais, j’aimais trop sa fille. Je l’aimais pour sa beauté, sa mentalité, si différente de la mentalité israélienne dont j’ai durement souffert toutes ces années. Je me mordais les lèvres, baissais la tête et articulais :
? Bien Monsieur ! C’est bon, fixons donc la date des fiançailles : dans un mois à partir d’aujourd’hui. ?

De retour à Kiryat Shmona, j’étais d’humeur sombre,
? Qu’y a-t-il ? ? s’enquit mon père.
Je lui rapportais l’intégralité de la discussion avec Jacob-David.
Il eut des mots d’apaisement et calmement me rassura.
? Il ne s’est rien passé… ? me dit-il,
? …c’est mon ami depuis toujours, au Maroc déjà. Je vais lui rédiger une demande de fiançailles en bonne et due forme, selon nos coutumes à nous. ?
Il s’installe et, recourant à l’écriture de Rashi1, il rédige, dans un arabe marocain agrémenté de mots hébreux et pimenté de proverbes de la Torah, une longue lettre à l’intention de son ami d’Ashqelon, lui fixant la date officielle des fiançailles.
Quelques jours plus tard, nous reçûmes une lettre en français. La réponse de Jacob-David qui, d’une belle écriture cursive, nous invite mes parents et moi-même à nous rendre en fin de semaine à Ashqelon pour la demande officielle de la main de sa fille.

Jacob-David Dahan fut surnommé Abou-Al-Banath, L’Homme-Aux-Filles.
Sur huit naissances, il eut huit filles et il songeait à présent qu’il était temps que naisse un enfant mâle. Les voisins ne pouvaient s’empêcher de supposer que des semences maudites avaient envahi son corps lui interdisant à jamais une progéniture masculine. Mais cela ne l’inquiétait pas outre mesure, ni ne troublait sa paix intérieure. ? la naissance de chaque fille il organisait une grande fête à laquelle il conviait orchestre de musique andalous, chantres et chanteurs, soucieux de souligner, prouver et étaler aux yeux du monde, son bonheur et sa joie face à l’heureux évènement. Et, en vérité, toutes ses filles étaient belles, érudites et fort intelligentes.
Lors du banquet donné en l’honneur de la naissance de la septième fille, ses collègues de travail à la banque, après qu’ils eurent dégusté du vin casher – il n’y en avait pas d’autre au Maroc – stimulé et relevé leur bonne humeur, révélèrent à tous les joyeux convives présents que dans sa jeunesse, Jacob-David était connu comme un coureur de jupons notoire. Et c’est la raison pour laquelle, expliquèrent-ils à leur auditoire éméché, le Tout Puissant l’a béni de tant de filles. Ils ajoutèrent que, pour avoir réussi à cohabiter dans une paix durable avec neuf femmes, il est véritablement un héros parmi les hommes !
A cette même occasion, on lui demanda :
? Quant vas-tu enfin nous inviter pour une Brith-Mila2, une circoncision ? ?
Il les rassura et leur dit :
? Inchallah, si le Tout Puissant le permet, la neuvième fois ce sera un fils ! ?

Jacob-David avait, c’était bien connu, un faible pour le cinéma. Il adorait les films et ne ratait jamais les nouvelles projections en ville. Ce qui expliquait les noms d’actrices célèbres qu’il donnait à chacune de ses nouveau-nées.

J’avance dans les rues du marché observant cet homme aimable qui marche devant moi, et, il a soixante ans. Ses cheveux sont blancs comme neige et voici qu’il me fait penser à un acteur de cinéma célèbre. Charlie Chaplin. Non pas dans ses gestes ni dans son rire, mais plutôt dans l’apparence générale. Les cheveux blancs et le visage clair.
Jacob-David a travaillé toute sa vie à la banque nationale du Maroc. Le gouvernement français d’alors lui octroya une médaille honorifique en récompense à trente années de bons et loyaux services. L’épingle dorée était immuablement agrafée au revers de sa veste et en ce moment même, elle se mirait dans les prunes qu’il faisait passer à l’intérieur de son sac.

Quelques jours avant l’accouchement tant attendu, il dit tendrement à sa femme:
? Le jour de la neuvième naissance sera jour de fête. La Brith2 sera grandiose, somptueuse. Les réjouissances se poursuivront sept jours et sept nuits. Et toi tu seras ma véritable princesse, car un enfant mâle nous sera né ? et l’embrassa avec chaleur.

Le jour de la naissance la joie était grande.
Les filles, qui couraient entre les jambes des invités, ne comprenaient pas pourquoi faisait-on tant d’histoires et provoquait-on tant de tumulte pour une nouvelle fille de plus ? Jacob-David, préoccupé et inquiet, faisait les cent pas dans la rue devant la maison.
? l’intérieur, les femmes prêtaient main forte à la sage-femme juive, qui s’affairait dans la chambre de la femme en couches, dans un va et vient incessant et un carrousel tourbillonnant de langes et de bassines d’eau chaude.
? vingt-deux heures, lorsque soudain, dans les douleurs de l’enfantement, fusèrent cris et gémissements de la chambre de l’accouchée, tout le monde se pressa autour de lui dans un élan ultime de réconfort…
… et la sage-femme apparut tenant dans ses bras une belle petite nouveau-née.
Au milieu de l’effervescence grandissante qui gagnait et agitait toute la maisonnée, la sage-femme commença à ramasser ses affaires et à mettre de l’ordre dans la chambre, lorsque tout à coup la maman épuisée lui fit remarquer dans un souffle :
? Encore un ! Il y a encore un ! ?

Et les contractions de reprendre.
La deuxième naissance eut lieu très rapidement en dépit de la stupeur causée par le coup de théâtre frappant la femme en couches et l’ensemble des personnes présentes.
Et, lorsque la lumière du matin inonda la chambre des miracles, la sage femme annonça d’une voix tremblante d’émotion :
? C’est un fils, c’est un garçon ! ?

Le bébé était très gracile, plutôt maigrichon, alors que sa soeur jumelle avait de saines joues roses. Des cris de joie fusèrent du caravansérail et Jacob-David, au son des clameurs allègres, rentra au pas de course récoltant au passage embrassades, étreintes et accolades de tous côtés.
La double fête fut célébrée huit jours et huit nuits durant.

Si, il y a trente ans, vous aviez demandé à Jacob-David de vous parler de sa vie future, il ne l’aurait certainement pas dépeinte telle qu’il la vivait aujourd’hui : retraité au quartier Guimel, le quartier “C” à Ashqelon en ?retz Israël. Lorsqu’il émigra, tous ces amis étaient restés à l’arrière et, dans sa nouvelle patrie, il avait dû se résoudre à refaire sa vie en repartant de zéro, s’exposant à traverser de longues années d’isolement et de solitude.

Au-dessus de nos têtes, le soleil prodiguait généreusement chaleur et lumière. Jacob-David marchait devant moi, ferme et équilibré à la tête de notre petit convoi. Je le suivais en poussant le caddie grinçant. De part et d’autre du marché, des colporteurs de couleur étaient juchés sur de grossiers escabeaux, sortes de tabourets bricolés à partir de chutes de caisses de fruits ou de légumes en provenance de l’une des communautés agricoles de la région, les Moshavim.

Sur une petite butte, à quelques pas de l’échoppe de falafel3, un vieillard gris et décharné était assis, figé dans une posture orientale. ? ses pieds, un morceau de tissu de tente et au-dessus quelques piécettes de monnaie. Jacob-David se dirigea vers le mendiant. Il le connaissait me semblait-il. Il lui dit quelques mots en arabe avant de poser quelques pièces sur le bout de tissu vert. L’homme le remercie et lui embrasse la main.
Je lance un regard circulaire et me rend compte que le souk avait changé d’aspect. ? la fin des années soixante, une grande Aliya4 en provenance de l’Union Soviétique et de Géorgie avait radicalement transformé la physionomie, les couleurs et les odeurs de la place du marché.
Avant l’arrivée de cette vague d’immigration, les activités du souk d’Ashqelon étaient basés principalement sur la production agricole issue des communautés rurales, les Moshavim de la région, qui étaient en outre propriétaires des étals de fruits et légumes les plus importants de la place.
Les problèmes ne tardèrent pas à surgir.
Les membres des communautés agricoles, perturbés par l’intrusion et par l’imprévisible raz de marée géorgien envahissant leur souk, clamaient à qui voulait les entendre, que ces derniers compromettaient durement l’équilibre du marché et mettaient sérieusement leur gagne pain en péril.
Pendant de longues années les membres des communautés agricoles avaient joui de nombreux privilèges et notamment de l’exclusivité dans la vente des produits agricoles. Cela englobait la volaille vive, les oeufs, les bons fruits juteux et les légumes frais, livrés directement des champs, vergers et poulaillers, du producteur au consommateur.

? présent, la mairie octroyait aux fils de la communauté géorgienne des parcelles du marché, propres et individuelles. Des étals au souk destinés à la vente de leurs marchandises et qui débordaient de plus en plus sur les secteurs jusqu’alors réservés aux gens des Moshavim. Les géorgiens ont installé leurs étalages entre les étals de fruits et légumes de ces derniers, suscitant de nombreux conflits. D’incessantes et amères bagarres qui dégénéraient rapidement en échanges violents, en empoignades et en vigoureuses volées de bois vert. La police se vit obligée de renforcer ses effectifs le lundi et le jeudi, jours de marché et fut amenée à enrôler des agents médiateurs auprès de la population géorgienne. Des intermédiaires permettant de communiquer avec les nouveaux venus dans leur langue maternelle.
Je me souviens encore du jour où je me rendis au souk pour la première fois, en compagnie de mon épouse et où je découvris la nouvelle marchandise colorée : une des colporteuses étendait une couverture rose et se mettait en devoir de sortir de son sac toutes sortes d’objets anciens de bric et broc : des tapis bariolés, des nappes de table, des chemises de confection russe, des pantoufles brodées de fils colorés et de fils dorés.
Sa voisine, une autre camelote, avait étalé des objets de verres bariolés sur sa couverture, des vases en cristal brillants, des samovars de toutes tailles ornementés, des objets en cuivre, des bouilloires de thé argentées, des verres en cristal, de la porcelaine rehaussée de dessins chinois, des chandeliers et des produits de mercerie de Chine populaire, inconnus alors en Israël.
Les deux femmes géorgiennes, entièrement vêtues d’amples vêtements bariolés, mettaient à profit le répit accordé par l’absence de clients pour deviser entre elles à haute voix, dans une langue insolite, un dialecte étrange jamais encore entendu en ?retz Israël. On pouvait voir à travers leurs lèvres entrouvertes le miroitement des rayons du soleil brûlant sur l’or brillant de leurs dents.
C’était il y a quarante ans, déjà.

De nos jours on rencontrait les géorgiens un peu partout. Aussi bien sous des échoppes ombragées que dans des boutiques aménagées et bien ordonnées de la ville. On pouvait dire beaucoup de choses à leur égard, mais certainement pas les traiter de paresseux. Leur opiniâtreté, leur persévérance et leur ténacité les menèrent très loin et firent d’eux les maîtres incontestés du marché.
Mon beau-père les connaissait tous. Il fut un temps, où encore émigrant fraîchement débarqué du Maroc, il appréciait leur compagnie et allait jusqu’à commercer avec eux. Dans quelle langue avaient-ils bien pu communiquer ? Cela restera un mystère pour moi. Le fait est que tous le connaissent par son nom et de son côté il connaissait même le nom de leurs enfants. Ce qui expliquait peut-être pourquoi il se permettait de discuter ouvertement avec eux de toutes les affaires épineuses du marché.

Un jeune garçon, une Kippa colorée trop grande sur la tête, déclare :
? Tout pour une lire, frais, frais, tout pour seulement une lire ! ?
Jacob-David s’approche de l’étal, remplit un sac de tomates rouges et le lui remet pour la pesée. Celui-ci sourit et lui dit :
? C’est bon, Monsieur Jacob, c’est pour toi ? Une demi-lire. ?
De là nous nous rendons chez le boucher. L’homme aux viandes, grand, robuste et sain, le bord des yeux brillants de liquide, qu’il s’évertue sans relâche d’éponger avec un morceau de tissu décoloré. Mon beau-père examine une pièce de viande et me dit avec une sorte d’amertume désabusée teintée de grief :
? Pour de la viande non casher, je ne paie pas un tel prix ! ?
En lieu et place, il emplit un grand sac en nylon de cous frais de dinde, au prix avantageux. Il tend les cous au boucher et lui dit :
? ?lisha, tu les pèses et tu me fais un bon prix, oui ? ?
?lisha rit et hoche la tête – Jacob-David lui fait un clin d’oeil, dépose les cous dans le caddie et m’adresse un petit signe incitant à me hâter.

De là, nous poursuivons vers le poissonnier, choisir quelques bons spécimens pour la soirée du Shabbat. Chez les Juifs du Maroc, un soir de Shabbat sans un tajine, une marmitée de poissons aux pois chiches, n’est pas véritablement un Shabbat.
Nous nous attardons quelque peu au magasin de conserves vinaigrées. Les olives noires et vertes sont artistiquement empilées en pyramides régulières et enduites d’huile d’olive ordinaire. Nous en achetons des vertes écrasées, destinées à la cuisson d’un plat marocain typique et bien connu, le poulet aux olives, dont ma belle-mère s’est fait la spécialité.
Les effluves de savon, de shampoings odorants et de parfums capiteux bon marché montant de l’échoppe voisine se mêlaient aux émanations de conserves de la nôtre. Cela créait une sorte de pestilence propre au souk, un remugle caractéristique qui flottait dans l’air.
Notre caddie se remplissait à vue d’oeil.
? David, as-tu faim ? ? me demande mon beau-père.
? Oui, bien sûr, ? répondis-je.
? Je t’emmène déguster quelques grillades, un endroit spécial, chez Nissim, un ami à moi. ?
Je le suis, halant dans un grincement de roues, le caddie chargé en direction d’une ruelle étroite à l’extrémité du souk. Nous laissons derrière nous le bruit, l’agitation et la brûlure du soleil de plomb. L’espace d’un instant il me sembla que nous étions seuls au monde.
Le magasin de Nissim se trouve au bout de la ruelle. Un local tout en simplicité, sans luxe ni décors superflus. Un grand grill au charbon au centre et à côté, sur une table bancale en bois, de la verdure à profusion. Des tomates, des oignons, des pièces de viandes et des abats rouges de veau. Dès que Nissim aperçoit Jacob s’approcher, il abandonne le grill et se précipite bras ouverts à notre rencontre, lançant des :
? Bienvenue ! Bienvenue ! ?

Ils se donnent une accolade chaleureuse. Nous allons nous asseoir sur des sièges en bois très simples, posés près d’une table carrée recouverte d’une nappe aux motifs fleuris. Mon-beau père me présente à Nissim et ils s’empressent de reprendre leur conversation à bâtons rompus. Nissim s’affaire cependant autour de nous, nous proposant ses plats et spécialités :
? Que commandez-vous à manger ? Ici tout est frais. Frais et garanti. Coeur d’agneau de lait, langue, Kebab, foie, poumons, Kefta, les boulettes de viande marocaines, le tout sur le gril, sans compter la spécialité de ma femme, de la rate farcie faite main ! ?
Et de désigner du doigt son épouse Dina, assise à l’écart. Je m’approche d’elle, curieux d’examiner sa spécialité de plus près : la chair d’une grande rate ouverte s’étalait sur une planche à découper.
? C’est la rate… ? me dit-elle,
? … et tout le reste, c’est la farce : du foie de boeuf découpé en dés, des morceaux de graisse, beaucoup de coriandre et du persil, de l’ail et des épices, sel et poivre noir, poivre rouge piquant et cumin. ?
Elle commença à remplir la rate de tous ces ingrédients. Elle prendra un peu plus tard, du fil et une aiguille pour la coudre soigneusement et la fermer hermétiquement. Mon beau-père nous commande quatre tranches de rate, deux morceaux de coeur de boeuf et des Keftas marocaines. En quelques minutes notre table est servie. On y dépose une salade grossièrement hachée, avec tomates piments et oignons, huile d’olive et citron, sel et poivre noir moulu, d’épaisses tranches de pain en quantité, dans un vieux panier en plastique et bien sûr, la viande au fumet affriolant. Nous rendons honneur, comme il se doit, au festin et dégustons tous ces bons mets succulents avec contentement et satisfaction.

Nissim nous quitte et s’en va servir les autres clients. J’observe Jacob-David qui a l’air plus songeur que de coutume.
? Que se passe-t-il ? ?, lui demandais-je.
Il s’immobilise un instant, s’essuie la bouche avant d’articuler :
? J’aimerais m’excuser auprès de toi. ?
? T’excuser ? ! Mais de quoi ? ?, questionnais-je, interloqué.
? Te souviens-tu de notre première rencontre ? Encore avant les fiançailles ? Je suis désolé d’avoir été aussi dur envers toi ?, me dit-il,
et il pose la paume de sa main sur la mienne.
Je lui serre la main avec chaleur.
? Beaucoup d’eau a coulé dans le Jourdain, depuis… ?, lui fis-je remarquer
? … et aujourd’hui, je pense que ta position était justifiée. Tu as eu parfaitement raison de te comporter de la sorte. ?
Un long moment, les yeux accrochés l’un à l’autre, nous nous regardons sans pouvoir prononcer une seule parole. Après, j’insiste pour régler la note et nous prenons le chemin du retour à la maison.
Jacob-David me semble toujours aussi songeur, mais je le laisse aller en paix avec son âme.

A l’occasion du repas traditionnel de ce Shabbat-là, Jacob-David tint absolument à réunir toute la famille autour de lui. Après la bénédiction du vin, le Kidoush, il marque une pause, demande le silence et dit :
? J’ai une nouvelle importante à vous communiquer. En voyant aujourd’hui nos filles confiées entre de bonnes mains, nos petits enfants grandir pour la gloire de notre postérité ici en ?retz Israël, nous pouvons votre mère et moi revenir à notre plan initial élaboré au Maroc. Nous avons décidé d’émigrer au Canada. ?
Il se tourna alors vers Michel, le fils de ses vieux jours, le fils tardif. Il le prit dans bras et l’enlaça les yeux pleins de larmes.
? Ce n’est pas facile pour moi. Ashqelon me manquera. Je regretterai le souk, les nombreux amis que j’ai connu et apprécié dans cette ville. Michel, tu resteras ici, que tu puisses t’engager dans l’armée. Tu seras pour moi, le plus fort des liens avec le pays. De longues années j’ai attendu la naissance d’un fils et je ne pouvais imaginer qu’un jour je le laisserais derrière moi, comme un don à l’armée et au pays – après ton service, tu pourras toujours envisager la possibilité de nous rejoindre. ?
Autour de la table tout le monde se mit à pleurer.
De mon côté, je regardais autour de moi et me remémorais les premiers jours, les premières visites dans cette maison accueillante, aujourd’hui sur le point de se défaire, de se disperser. Une maison pleine de chaleur, d’affection et d’amour, remplie de tapis berbères colorés apportés du Maroc, rehaussant l’ameublement léger fourni par la Sokhnout 5.
Je regardais Michel, la jeune promesse de la famille et je sus que pour les temps à venir, je serais pour lui le père que fut Jacob-David pour moi pendant toutes ces années. Je lui souris et posais la paume de ma main sur la sienne, la pressais dans un signe d’encouragement, de complicité et de connivence et sentis le cercle se refermer lentement.

1 Rashi, (né à Troyes, env. 1040-1106). Rabbi Shlomo Ben Itzhak, est plus connu par son acrostiche Rashi (désigné par les auteurs chrétiens sous le nom de Rabbi Salomon de Troyes). De nos jours encore, commentateur de référence dans l’exégèse juive de la Bible, des textes sacrés juifs tant de la tradition écrite, la Torah, que la tradition orale, le Talmud. Rashi pourrait être issu d’une illustre lignée rabbinique réputée remonter jusqu’au roi David. Enfant, Rashi se distingue par sa mémoire prodigieuse et passe pour un maître accompli à 20 ans. Son commentaire édité en marge du texte avec une cursive italique est connue sous le nom d’écriture Rashi. La réputation de Rachi a débordé de la sphère du judaïsme et notamment son commentaire de la Bible a influencé les traductions de la Réforme, celle de Luther en particulier.

2 Brith-Milah, voir récit “La Lune et le Sou”, note 4

3 Falafel, préparation culinaire très répandue au Moyen-Orient ; boulettes frites de pois chiches crues et ou de fèves sèches mixées avec un savant mélange d’épices lui donnant son goût si particulier. Les échoppes de falafel les servent généralement dans du pain plat qu’ils remplissent de salades diverses, olives, piments, cornichons… le tout arrosé de sauces diverses et onctueuses.

4 Aliya, voir récit “Le Premier Pécheur Marocain”, note 2

5 Sokhnout : L’Agence Juive, (de l’hébreu : Hasokhnout Hayehoudit Le ?retz Israël), voir récit “Le Premier Pécheur Marocain”, note 4.

L ‘ o r e i l l e r

Rachel, ma belle-mère, était une femme adorable et affectueuse, d’une grande gentillesse et d’une grande bonté. Lorsque je la rencontrais pour la première fois dans sa maison, je vis sur son beau visage illuminé, l’expression de son caractère avenant et dévoué. Je fus séduit à l’instant même par sa candeur, sa chaleur et sa simplicité. Dès notre première rencontre déjà, il se créa une sorte de chimie entre nous ; j’avais l’impression de la connaître depuis toujours. Une affection mutuelle croissante et d’une nature particulière nous rapprocha également. A notre manière d’échanger des regards dans toute situation, il devint clair pour tous que, pour nous comprendre, les paroles étaient devenues inutiles, superflues.
Elle m’a véritablement aimé, accepté et considéré comme son propre fils. De mon côté je l’aimais comme on aime une mère. Comment en serait-il autrement ? Assurément, une sainte femme. Une juste parmi les justes qui consacra sa vie à faire le bien autour d’elle par tous les moyens et qui ne laissait manquer de rien ni ses enfants, ni ses petits-enfants. Sa maison était ouverte à tous. Aussitôt le seuil franchit, on s’y sentait bien, à l’aise. Mes impressions et intuitions premières s’avérèrent être justes par la suite, bien des années plus tard, après le mariage, Rachel était plus de mon côté que de celui de mon épouse.
Ce que j’aimais par ailleurs chez Rachel, c’était cette fidélité à elle-même, cette manière permanente d’être encore et toujours en exil. Dans sa maison, on avait l’impression de se retrouver au Maroc. En outre, sa bonne humeur ne fut nullement altérée par son Alyia1 en ?retz. Ma mère Rina, en revanche, était déjà une israélienne. Elle négligeait la langue française et parlait un hébreu presque sans accent.
Mon affection envers Rachel trouva pour la première fois son expression, lorsqu’elle se retrouva au lit immobilisée par la maladie. Je l’avais alors soigné, avec l’aide de ses filles. Depuis, elle ne cessa de me louer et de me bénir pour cela.

Lorsque, dans les années soixante, Rachel et son mari se préparèrent à quitter Israël et à émigrer au Canada – un pays aux ressources inépuisables – nous nous rendîmes à Ashqelon, nous le jeune couple, pour prendre congé. Pour l’épreuve de la séparation. Nous trouvâmes une maison presque vide. Tous les objets de valeur que nous avions tant aimé avaient été distribués parmi les voisins ou alors cédés à des prix dérisoires.
Et alors resurgirent en moi souvenirs et images d’une famille unie et chaleureuse, aimante et attentionnée. Une famille, qui en l’espace de quelques jours, était sur le point de se disloquer à jamais. J’avais particulièrement mal pour mon épouse, sachant combien était grand l’amour qu’elle portait à sa famille. Combien en leur absence, la solitude allait lui peser ici au pays.

Ma femme est montée du Maroc en Israël en 1968 avec un groupe de jeunes gens de son âge. ? l’époque, ses parents n’étaient pas prêts à émigrer en ?retz, ils avaient une nette préférence pour le Canada français. Mais à la suite de lettres revêtant un caractère d’urgence, d’appels au secours que leur fille leur adressait depuis Israël, ils modifièrent leurs plans, optèrent pour une solution dictée par les évènements et rejoignirent leur fille.
Mon épouse avait, à l’instar des autres immigrants, beaucoup de mal à s’intégrer dans le nouvel environnement. Ses missives débordaient d’intense et irrépressible nostalgie envers la famille et lançaient autant d’appels à l’aide. A leur arrivée au pays, ils reçurent un logement dans le quartier Guimel, le quartier “C” à Ashqelon, entouré de toutes les tribus et groupes ethniques d’Israël.
? la même époque, il y eut également une importante immigration de Juifs originaires de Géorgie, qui apportèrent couleur et animation dans les quartiers gris de la ville. Les terrasses et les vérandas de leurs maisons fleurissaient de tapis bariolés. Les jeunes enfants commencèrent aussitôt à fréquenter les écoles et s’intégrèrent rapidement. En revanche, les jeunes filles adultes ne trouvèrent guère d’emploi correspondant à leurs compétences et durent se contenter de petits travaux au Club Med sur la plage d’Ashqelon – au moins ne pas oublier la langue française et en poursuivre la pratique – et rêvèrent sans relâche d’une vie meilleure.
Lorsque Rachel fut touchée par une maladie de vieillesse caractéristique, les membres de la famille en tinrent le pays pour responsable. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase2 et qui entraîna leur décision d’emménager au Canada.

Triste et silencieux, je me tenais ce matin-là au centre de la maison, les yeux brillants de larmes contenues. Un profond sentiment d’amertume m’étreignait et mon coeur se serrait à la vue de cette maison vidée de tous ses chers objets. Le verre, l’argenterie et la porcelaine, les peintures à l’huile rares que j’aimais tant et auxquelles je m’étais profondément attaché. Les images des premiers jours et de mes premières visites dans cette maison débordante de chaleur, défilaient dans ma tête. Je me souvenais des tapis berbères colorés acheminés en rouleaux depuis le Maroc et qui apportèrent une note gaie et bienvenue dans le léger mobilier de l’époque. Je revoyais les vases argentés, les objets en cuivre, les services à thé avec thermos et bouilloires argentés, verres décorés et une théière, splendide, d’une beauté inouïe.
Subitement, il était possible de discerner l’état de tristesse, de morosité et de délabrement de ces murs nus parsemés de trous et piqués de clous en acier noirs que l’on avait plantés durant trois bonnes années pleines. Je me souvenais encore de la place où était accrochée une belle peinture à l’huile colorée, ceinte d’un cadre en bois doré. L’écho de chacune des paroles que je prononçais résonnait à plusieurs reprises derrière moi.
Le grand vide de la maison se reflétait dans le vide qui se faisait dans nos coeurs. Mes yeux s’humectèrent de larmes et subitement ma vue se brouilla.

Lorsque nous fumes de retour au salon vide, on nous demanda si nous désirions emporter quelque objet.
? Non, nous n’avons besoin de rien ?, fut notre réponse.
Mais ma femme, qui tenait maman Rachel dans ses bras, une mère en pleurs, pâle, affaiblie par la maladie et les affres de la séparation dit tout en lui essuyant ses larmes :
? Je voudrais l’oreiller de maman. ?
? C’est tout ce que tu veux ? ?, s’étonnèrent ses soeurs,
? Oui, c’est ça, uniquement l’oreiller. ?
Nous prîmes donc l’oreiller.
L’heure de la séparation était arrivée. Nous nous étreignons, nous embrassons et nous quittons en paix. Ma femme, particulièrement affectée, était brisée. Elle savait que plusieurs années allaient s’écouler avant que l’occasion ne se présente de faire le voyage et revoir sa famille au Canada.
Je l’enlaçais d’un bras, l’oreiller de l’autre et nous prîmes le chemin du retour.
Les dures images de la séparation persistèrent encore longtemps devant nos yeux. Personne n’avait à ce jour trouvé de recettes miracle mettant du baume sur les coeurs et adoucissant les affres de l’absence, même en tenant compte d’une consolation sous forme d’oreiller, cette grande saucisse destinée à la tête de notre lit.

Ce grand oreiller traversin, étalé en permanence à la tête du lit, nous suit et nous accompagne depuis trente-cinq ans déjà. Il fut de tous les déménagements et nous le transbahutâmes du nord au sud du pays, de Kiryat Shmona à Eilat. Aux déménageurs qui se pointaient avec leur camion, il était permis de manipuler et de descendre toutes les affaires de notre habitation ; sauf l’oreiller qui restait entre nos mains avant d’être soigneusement déposé en dernier, à l’arrière du véhicule, au-dessus de tout le chargement. Véritablement, une immense saucisse imposante.
Lorsque notre chambre à coucher fut repeinte en bleu, ma femme s’empressa de remplacer la garniture de lit existante par une parure en harmonie avec la nouvelle couleur et, dans la foulée, prépara séance tenante une nouvelle taie pour l’oreiller. Qu’elle fut fleurie ou dorée, ou encore de couleur crème, nous étions tenus, à chaque remplacement de garniture, de trouver une enveloppe assortie et appropriée à l’oreiller.
Un beau jour, je me retrouvais, en plein mois d’août, debout à une station attendant dans la canicule estivale, l’arrivée du bus, entraîné dans mon élan vers le sud de Tel-Aviv à la recherche d’un tissu spécial pour l’oreiller. Dès lors, je compris que cet oreiller nous causait bien des déboires et nous entraînait vers des dépenses supplémentaires à la limite du raisonnable et de l’excès !

Une fois rentré à la maison, encore ruisselant de la sueur de mon voyage, je pris dans mes mains la modeste dot ramenée par mon épouse et décidais, avant de la glisser dans la taie, de voir ce qu’il y avait dans cet oreiller-là ? !
Après tout, peut-être renfermait-il quelque secret dont j’ignore la nature et qui poussait ma femme à errer avec cette saucisse à travers les faubourgs du pays ?
Je referme doucement la porte de notre chambre à coucher et, furtivement, tel un jeune délinquant, je découds délicatement la partie supérieure de l’oreiller, en y mettant tout le soin accordé à la manipulation de biens ou d’objets précieux. Au premier abord, l’oreiller ne semblait contenir que de banals chiffons compressés. Mais je ne désespérais pas pour autant. Empli d’espoir, j’extrayais un chiffon après l’autre, m’attendant à tout instant à voir surgir un anneau de diamants, une bague mystérieuse, un bijou rare… Ou, tout au moins, à exhumer quelque antique lettre nostalgique.

Et c’est ainsi que mon épouse me surprit. Assis sur notre lit, entouré de chiffons, la taie d’oreiller étalée à mes pieds telle un ballon dégonflé. Lorsque je vis le visage stupéfait et bouleversé de mon épouse alors qu’elle s’appuyait interdite contre le mur, je compris que je venais de commettre un sacrilège de mes propres mains, un crime de lèse majesté à l’encontre de l’unique vache sacrée de la maison.
Je la calme, l’embrasse, lui fait quitter la chambre, la ramène au salon et m’en retourne refouler toute cette nostalgie à l’intérieur de l’oreiller. Avec beaucoup d’efforts et non des moindres, je fais glisser l’oreiller dans la nouvelle taie commandée par mon épouse et acheminée par mes soins depuis le sud de Tel-Aviv.

Et, elle est toujours là, la troisième pierre angulaire de notre lit conjugal. L’oreiller de Rachel notre mère nous protège et nous, nous le protégeons en retour. ? chaque regard que je lui porte, je me dis que le choix de mon épouse la perspicace, la clairvoyante, était vraiment judicieux.
Un objet simple et des plus usuels, en guise de souvenir.

1 Aliya, voir récit “Le Premier Pain”, note 2
2 dans l’original en hébreu : la paille (qui brisa) de trop sur le dos du chameau, (de l’anglais, The straw that breaks the camel’s back)

F a s s o u l i a
le ragoût de fayots

Dimanche soir, à vingt heures tapantes, Emile, le chauffeur de taxi le plus demandé de la ville d’Eilat m’attend en bas de la maison. Les pieds pris dans des chaussures Nike neuves, une bouteille d’eau fraîche à la main, je dévale au pas de course les escaliers de notre habitation, amorçant déjà mes exercices d’échauffement. Emile est assis à la place du conducteur, une bouteille de jus de fruits à ses côtés. Comme de coutume, je ne manque pas de lui faire remarquer qu’il est préférable de ne boire que de l’eau et il me rétorque tout aussi rituellement que le jus qu’il consomme provient essentiellement et même uniquement de produits naturels… et qui suis-je donc pour le contredire ?
Après cet échange de civilités, je prends place à ses côtés dans le taxi. Le trajet sera très court et cette fois-ci la course non facturée. Moins d’une minute plus tard nous nous garons à notre place habituelle, claquons les portières et nous apprêtons à entamer une nouvelle marche d’une heure sous une lourde chaleur caniculaire frisant les trente degrés. Un vrai plaisir en perspective.

Nous nous connaissons Emile et moi depuis trente ans déjà. J’étais à l’époque agent de police en poste à Eilat et Emile devait se rendre régulièrement à nos bureaux pour les besoins de son métier. Après les premiers échanges, il m’apparut que nous étions tous les deux du même village, comme le disait alors une chanson en vogue1.
Natifs de la même ville du Maroc et à peu près du même âge, tout nous rapprochait. La famille d’Emile habitait au voisinage de celle de mon épouse, les deux familles se connaissaient et entretenaient d’étroites relations de longue date.
Nous découvrîmes d’autres points communs au fil des jours. Comme par exemple notre Aliya en Eretz, réalisée la même année sur le pont du bateau voyageur Jérusalem… bref, on ne peut plus parler de simples coïncidences, ce fut véritablement de la prédestination.
Après avoir pris note de nos ressemblances caractéristiques et, puisque j’étais le plus beau, écarté toute ressemblance esthétique, Emile est devenu un ami proche de la famille et un partenaire de prédilection pour notre traditionnelle marche du soir.

Emile et moi marchons de concert depuis vingt ans déjà. Notre trajet, qui nous prend une heure de temps exactement, est resté immuable. Au fil des années, le paysage le long de notre parcours fit l’objet de moult transformations. De nouvelles maisons d’habitations s’élevèrent, de nombreux arbres furent plantés, de larges trottoirs vinrent border une route maintes fois retracée. Pour couronner le tout, nous en étions à devoir contourner pas moins de trois nouveaux carrefours.
Au début de notre traditionnelle randonnée pédestre, nos cheveux étaient encore foncés. Aujourd’hui, nous avons tous les deux blanchis. Chacun de nous a utilisé une bonne quinzaine de paires de chaussures de sport, pour le moins, alors que la taille de nos pantalons a entre temps grimpé de deux bons crans. Un calcul rapide révélerait que, durant toutes ces années, nous avons marché vingt-quatre mille kilomètres et engrangé quelques quatre mille huit-cents heures de conversations. Cette quantité d’heures expliquerait à elle seule le degré d’intimité qui s’est instauré entre nous.

Bien entendu, je connais Shoshana la femme d’Emile, ses enfants, Miri la doctoresse et Arielle l’enseignante. Je connais l’état de santé de son vieux père qui habite à Ashqelon, la nature de ses maux et de ses souffrances. Je connais toutes les anecdotes d’Emile en rapport avec son service militaire, le feuilleton de sa Aliya et toutes les histoires racontées par les amies de sa femme à cette dernière. Emile connaît mon épouse, il connaît mes chroniques d’Eilat et du Maroc, est au courant de tous les détails de ma profession et même des livres que je lis.
Nous sommes tous les deux montés au pays à l’âge de dix ans et ce n’est que tout récemment que l’opportunité de revoir le Maroc s’est présentée à nous, séparément, chacun de son côté.
? son retour, Emile avait des dizaines de nouvelles histoires à me raconter :
? David, je dois absolument te relater la grande surprise qui m’attendait au Maroc. ?
me dit-il très ému alors que, après une pause forcée d’une semaine, nous affrontions à nouveau notre parcours quotidien.
? Non loin de la ville de Safi, alors que je me tenais tout près de l’autocar de touristes, un officier de police marocain fit soudain son apparition et demanda à Nissan, le guide de notre groupe, à me parler. En m’appelant par mon nom !
Inutile de te décrire mon sursaut, mon effroi et ma peur. Je pensais immédiatement à mon service militaire, à ma famille, à ce qu’elle allait devenir si les policiers marocains décidaient de m’enfermer sans motif aucun. Mes jambes se mirent à trembler et les genoux commencèrent à me lâcher, tandis que le policier s’approchait de moi et sans crier gare, se mit soudain à m’étreindre et à m’embrasser !
? Comment, tu ne te souviens pas de moi… ? ! ?,
Incrédule, le policier me regardait avec un étonnement grandissant,
? …c’est moi Ahmed, j’étais votre voisin à Safi, me dit-il en français.
Je ne me souvenais plus, ni de lui, ni de ce qu’il était censé représenter. Mais bien entendu j’affirmais sans broncher et sans hésitation aucune :
? Oui, mais oui, bien sûr, je me rappelle ! ?
? Nous étions pauvres et vous nous donniez les restes de vos repas. ? me dit-il,
Et c’est alors que, subitement, tout m’est revenu. Bon, tout devint clair, j’ai passé une grande partie de mon enfance à jouer aux billes avec lui. Et, David, ce n’est pas encore tout ! Ahmed se précipite vers son véhicule de patrouille et en ressort avec un dossier qu’il compulse une longue heure pleine. Finalement, il en extrait un album photos et me montre très ému les instantanés de tous ses enfants.
Le meilleur est pour la fin. Il me sourit, feuillette l’album jusqu’à la dernière page et me tend l’image qu’elle contenait. Je regarde longuement la vieille photo décolorée, n’en croyant pas mes yeux. Sur ce cliché, toute une famille est regroupée, posant pour la postérité, pour l’éternité !
C’était une photo de ma propre famille !
? Je l’ai conservé durant toutes ces années… ? me dit Ahmed,
? …car vous étiez si bons envers nous. ?
Emile extrait la photo de la poche de son survêtement. Nous la fixons un instant, muets de saisissement et étreints d’une grande émotion. Nous séchons nos larmes. Nous marchons un instant en silence. Mais, quelques rues plus loin, la nature finit par reprendre ses droits. Tout doucement, la conversation reprend son cours. Bon, marcher sans se parler peut s’avérer très ennuyant.

Il n’y eut qu’une seule et unique interruption dans le flux de paroles échangées entre Emile et moi. Ce fut au début d’une semaine quelconque, où soudainement, nous n’eûmes plus de sujets de conversation à nous mettre sous la dent.
Un vrai problème !
D’ordinaire, Emile commençait par évoquer quelque fait, rapporter quelque détail et moi je n’hésitais pas à prendre au vol la suite du récit. Et, si à mon tour il m’arrivait de me lancer dans la narration de l’une de mes anecdotes favorites, Emile s’empressait de glisser un :
? Je l’ai déjà entendue une dizaine de fois. ?
Rien de tout cela cette fois-ci.
Il s’en est suivi une semaine entière de marche silencieuse, de marche pure. Nous progressions le long de notre paysage varié, enfermés dans un mutisme absolu. Nous continuions à arpenter notre parcours habituel, croisant et recroisant nos amis sportifs, nos connaissances respectives. Les uns en nage courant vers nous, les autres enfourchant leurs vélos et sillonnant notre chemin de randonnée.
Nous avancions en silence et je me dis in petto, qu’en ce qui les concernait, notre apparence extérieure n’avait pas variée d’un pouce. ? leurs yeux, elle devait être toujours la même : tiens, voilà à nouveau David et Emile en route. Le partenariat sportif a de fortes similitudes avec une relation conjugale. Une image lisse et peaufinée, une façade immuable tournée vers l’extérieur. Qui parmi eux pourrait se douter du lourd silence qui s’est instauré entre nous et qui se prolongeait depuis une bonne semaine déjà ?

? ? quel restaurant irons-nous demain ? ?
Emile brise le silence le septième jour.
Bien entendu, il n’ignorait pas que mon épouse s’était envolée vers le Canada pour une visite de famille et que depuis je ne mange plus qu’au restaurant.
? Je n’ai plus de patience pour les restaurants… ? Répondis-je,
? … je vais cuisiner et toi, tu viendras manger chez moi. ?
? Bien, dit-il,
? … pas de problème. ?
Imperturbable. L’air de celui qui serait quotidiennement invité à venir goûter de ma propre cuisine.
? Que prépareras-tu ? ?
? Des haricots piquants à la marocaine ? Rétorquais-je d’une voix que j’essayais de garder ferme.

J’ignorais tout de la manière d’apprêter une telle spécialité. Mais il était dans mon intention de me lancer, d’essayer et de tenter le tout pour le tout. Si je prépare à manger, si nous nous attablons dans un environnement différent et tentons de nous parler dans un lieu inhabituel – et non pendant la marche – si quelque nouvel évènement intervenait du côté de nos connaissances, peut-être nos langues se délieront-elles et recommencerons-nous à parler.
? la seconde même où, de retour de marche, je regagne mon domicile, je me précipite chez notre voisine Rachel, afin d’étudier et d’explorer la question des haricots séchés. Acquérir auprès d’elle le savoir sur l’art de les apprêter. Comment, à partir d’une simple Fassoulia, les transformer en délicatesse marocaine raffinée. Un met sophistiqué que ma mère, je m’en souviens encore, apprêtait à la manière de la ville de Mogador.
? C’est vraiment très simple, me dit-elle,
Bon, euh, c’est clair, pour elle c’est facile. En ce qui me concerne, je ne comprends pas un demi-mot de ses explications sur les haricots.
Je la prie de faire une nouvelle tentative et Rachel se rassoit, reprend son exposé depuis le début. Elle prend soin de s’exprimer sur un rythme lent et, consciencieuse, me note même la recette.
Un quart d’heure plus tard, ses yeux roulent dans leurs orbites et se lèvent au ciel. Découragée, à bout de ressources. Elle me fixe un instant avant de lâcher :
? Laisse ! Laisse tomber, je vais te les préparer tes haricots. ?
Le lendemain à midi, Rachel fait son apparition, tenant dans ses mains le ragoût Fassoulia auréolé d’un nuage de vapeurs. Je la remercie du fond du coeur et du tréfonds de mon âme. Il ne me reste plus qu’à patienter jusqu’à l’arrivée d’Emile.
? Treize heures sonnantes il fait son entrée, se frotte les mains et lance :
? Alors, David, le manger est prêt ? ?

J’avais déjà dressé la table. Au centre, trônait la grande marmite où les haricots soigneusement immergés dans du paprika piquant rouge, exhalaient un fumet des plus appétissants. La chambre se remplit aussitôt d’effluves alléchants, d’odeurs excitantes et invitantes. Pour l’occasion, je m’étais même hasardé à préparer une salade de mon cru.
Je laissais à Emile tout le loisir de déguster le repas, de louer et de vanter mes dons et talents culinaires. Je voulais lui dire : C’est l’oeuvre de Rachel, pas la mienne ! ?, mais j’en étais incapable, les mots restaient prisonniers de ma gorge.
Pour la première fois, après une semaine entière de mutisme absolu, nous avions enfin un sujet de conversation frais et actuel. Une occasion nouvelle de se parler. Je sentais les barrières se briser, les obstacles s’effondrer, les murs s’écrouler et ne pouvais me résoudre à interrompre notre échange vif et rafraîchissant, ni couper court au flux de paroles qui se déversait autour de la table, à propos de la recette que ma mère m’a appris à réaliser et à réussir de la sorte.
J’espérais qu’au-delà du mur de séparation, Rachel se rendait compte de ce qu’elle m’avait concocté. Bien plus qu’un ragoût de Fassoulia, elle m’a concocté le retour de l’amitié d’Emile.

Dix années s’écoulèrent depuis. Entre-temps, Emile s’est mis à l’eau. Ce n’est plus une heure de temps qu’il nous faut désormais pour boucler notre parcours habituel, mais bien deux bonnes heures pleines. Durant ces trente dernières années et depuis que nous avions commencé à marcher, il n’y eut en tout et pour tout, qu’une seule petite semaine de marche silencieuse teintée de gêne.
? Chaque Fassoulia que je déguste, je me remémore les gestes de ma mère me servant à manger dans l’assiette. Elle souriait et disait qu’un bon repas comporte des propriétés médicinales et thérapeutiques.
Je remercie ma mère pour son enseignement, Rachel pour son seul et unique Tajine Fassoulia et, le Tout Puissant pour Emile.

1 Anakhnou Shneinou Me Oto Hakfar, chanson nostalgique bien connue de Naomie Shemer

D a v i d e t G o l i a t h

Au barrage, le temps semble arrêter sa course. En ce lieu, chaque jour est la réplique exacte du jour précédent et ressemblera comme deux gouttes d’eau au jour suivant. Lorsque les jours se fondent ainsi les uns dans les autres, cela donne à penser que les gens ont cessé d’espérer en la venue de changements, d’imprévus, et acceptent le verdict du “encore un jour”. Et encore un jour. Et, encore un jour. Et, encore un jour.

Notre barrage est situé près de Bethlehem et contrôle le passage des villageois se rendant à Jérusalem. Il est ouvert aux piétons dès quatre heures du matin et ferme ses portes à sept heures du soir. ? la tombée du jour, nous prenons des tours de garde en couple, sur la position jouxtant les battants clos du barrage. Il fallait bien entendu, s’assurer que personne ne tente de forcer le passage pendant les heures de la nuit.
Un agent Garde Frontière, à un mois de sa libération, une Kippa crochetée piquée sur la tête, la chemise militaire pendant hors de ses pantalons treillis verts usés, veille à cet instant seul, sur le barrage.
Quelque peu songeur, il s’appuie sur le cube de béton badigeonné de chaux grossière, et caresse distraitement la lourde mitrailleuse chargée et armée, plantée sur une pile de sacs de sable à ses côtés. Jusqu’à ce jour, son barrage n’a eu à essuyer que des échanges de tir sporadiques, rares incidents comptés. Rassuré par le silence et le calme environnants, le Garde Frontière tire sur sa cigarette et passe mentalement en revue toutes les gâteries qu’il s’offrira dans vingt-sept jours exactement, oui mon bon monsieur.
Soudainement, il sort de sa rêverie et s’écrie dans le silence de la nuit :
? Dans un mois je suis dehors ! Il n’est pas encore né le rigolo capable d’arrêter le temps ! ?
Il est heureux. Sa voix se heurte au mur de béton, se réverbère et s’amplifie, fait le tour du village et revient ondulante, comme dans un retour de flot.

Et c’est alors qu’un bruissement étrange lui fait dresser l’oreille, l’arrache de sa songerie et le replonge brutalement dans la réalité. Tendu, il empoigne la grosse mitrailleuse et scrute les zones d’ombre alentour, prêt à écraser la gâchette au moindre geste suspect. Là, dans le champ du viseur, il distingue du mouvement. Il y voit pénétrer une silhouette au pas de course. C’est un enfant. Un palestinien d’une dizaine d’années dont les traits se précisent. Son visage baigné de larmes semble refléter peur et effroi. Avec une audace inouïe, l’enfant se précipite droit sur lui. Il se rapproche du soldat dans un véritable élan suicidaire et, mollement, lance dans sa direction une petite pierre dont la courte et faible trajectoire suffit à peine à toucher le Garde Frontière à la semelle, avant de rebondir silencieusement sur l’asphalte, minuscule et inoffensive.
Le GF se ressaisit. Les consignes !
Il devrait crier : “Stop !”, puis “Stop ! Identifiez-vous !” et enfin, tirer en l’air !
Au lieu de quoi il dévisage l’enfant et lui dit :
? Rentre à la maison, fiston, vas-y, je te permets le passage. ?
Mais loin de produire l’effet escompté et de le rassurer, la phrase semble entraîner chez l’enfant encore plus de frustration et de frayeur. Il se penche, ramasse une nouvelle pierre et la pointe en direction du soldat. Le Garde Frontière fait mine de se lancer à sa poursuite. Il adopte un pas léger et nonchalant, espérant presque le voir réussir à prendre la fuite. Mais le petit corps frêle est à portée de main et se laisse saisir aisément. Et ce petit corps-là capitule quasiment sans résister.

Le Garde Frontière soulève le jeune garçon à bout de bras, tenté un instant de jouer au jeu de l’avion, ainsi qu’il le faisait avec son petit frère à la maison, bien avant de s’enrôler, de devenir un soldat sur le point de redevenir bientôt simple citoyen. Encore vingt-sept jours. Se ravisant, le GF fait asseoir le garçon sur le bloc de béton à ses côtés.

Tout d’abord, ils se dévisagent à se toucher ; l’enfant a de beaux yeux, il est très maigre et pauvrement habillé. Un regard aigu où filtre la colère et qui porte encore les traces de pleurs récents. Le soldat, lui, est un homme de haute stature, robuste, une barbe naissante qui aurait besoin d’un bon coup de rasoir. Sa tenue militaire fatiguée, froissée, déguenillée, dégage une forte odeur d’huile. De quoi le soldat pouvait-il diable avoir l’air sans son casque ?
? Tu as beaucoup de chance que je sois de faction aujourd’hui, t’aurais eu beaucoup plus d’ennuis et non des moindres, avec un autre soldat. ?, dit le GF au gamin.
? Et toi, t’as de la chance que ce soit moi qui sois là et non mes grands frères ?,
lui retourne le garçon en arabe, langue que le Garde Frontière ne parle pas. Ils se comprirent malgré tout et se turent un instant. Après de longues minutes de silence, il demande :
? Comment t’appelles-tu, gamin ? ?
Le garçon détourne le regard du GF, garde son mutisme et fixe obstinément un point devant lui.
? Si tu ne me dis pas ton nom, je serais obligé de te garder avec moi jusqu’à la fin de mon tour de garde. Jusqu’à la relève. Tu comprends ? ?
Le garçon hausse les épaules.
Le Garde Frontière réfléchit. “Bon, voilà, quoi… évidemment, il n’a aucune envie de me regarder en face. On lui a assez dit à la maison que les Juifs étaient les ennemis qu’il fallait rejeter à la mer. Il ne voit pas mon visage, mais l’uniforme, le casque et les armes. Il ne me voit pas, moi. Il voit… un soldat israélien.”
Le Garde Frontière fait le geste de mettre la main dans sa poche, le gamin pris de panique, sursaute et recule effrayé. L’autre suspend aussitôt son mouvement.
? N’aie pas peur ?, dit-il au petit et, d’un geste lent et contrôlé, il sort deux dés de sa poche. Un dé noir et un dé blanc.
? Tu veux jouer au Shesh-Besh1 ? Il me reste encore une heure à tirer avant la relève. ?
Et l’enfant de hausser à nouveau les épaules.
? Je vais remettre les dés dans ma poche et en ressortirai un seul, si le dé est noir je te libère, s’il est blanc tu restes avec moi jusqu’à la fin de ma garde. D’accord ? ?
Pas de réaction.
? Enfin, comment t’appelle-t-on ? ?
Toujours pas de réaction.
? Bon, allez, va-t-en. ?
Le GF fait signe au gamin de partir. Le gosse le fixe et ne bouge pas.
? Ben quoi, du coup tu ne veux plus rien comprendre ? Allez, va, rentre à la maison ! ?
L’enfant eut l’air un instant désorienté, impuissant, perdu et à bout d’idées.
? Dis moi, t’es complètement endormi ? Rentre chez toi ! Tes parents sont certainement morts d’inquiétude à cette heure, c’est déjà la nuit. ?
Et soudain, tout à coup… “Mmmm”.
Le mioche lui tire la langue, le gratifie de grimaces et se permet même un geste indécent, mais ne bouge pas de sa place pour autant. Le GF se contient de rire.
? T’es encore un bébé, un marmot qui ne comprend encore rien à ce qu’il lui arrive… ? dit-il au gamin.
? …t’as encore beaucoup à apprendre ! Tes instincts naturels sont justes et corrects, tu veux chasser l’occupant c’est entendu, mais… de la sorte ? ! ?
Et, à son tour, le parodiant, il tire la langue au jeune gars. Le garçon en reste un moment interdit et part d’un fou rire d’une telle ampleur que le GF en est réduit à le modérer et à le contenir en lui disant :
? Chutt, silence, du calme… ! Tu vas alerter tout le monde. On va bientôt venir voir ce qui se passe ici avec tout ce bruit que tu fais ! Allez déjà, rentre à la maison ! ?
Le garçon ne bronche pas. Sa main se met lentement en mouvement en direction de sa poche. Le GF se fige, imité aussitôt par le gamin. Ils se dévisagent. S’observent. L’enfant extirpe lentement, précautionneusement, une feuille de papier de sa poche. Une copie d’examen d’école notée. Au-dessus, dans un coin, au crayon bleu, la mention – 63.
Le GF irrité, s’emporte un instant et se calme tout aussi vite.
? … tu voulais que je t’attrape… ?
L’enfant a le regard fuyant. Il baisse les yeux et porte soudainement un vif intérêt aux lacets de ses chaussures.
? …car tes parents vont être très fâchés après toi ?… ?
le gamin hausse les épaules, ses yeux bruns se brouillent de larmes.
? …à cette heure, ils sont sûrement morts d’inquiétude et ils seront tellement heureux de te voir revenir à la maison qu’ils ne prêteront aucune attention au 63 de ton examen de calcul… ?.
L’enfant ne bronche toujours pas.

Lorsque le supérieur du GF se pointe à l’horizon son regard embrasse de loin une scène prêtant à confusion. Son soldat et un jouvenceau d’une dizaine d’années penchés au-dessus de feuilles de papier étalées sur le bloc de béton.
? On ne passe pas le barrage à cette heure, petit ! ? s’écrie l’officier en arabe d’une distance de quelques mètres.
? … il est déjà plus de sept heures du soir, rentre à la maison ! ?

Mais tandis qu’il se rapproche, la scène se précise. Il découvre comment, s’escrimant et s’évertuant dans un arabe des plus approximatifs, un soldat s’y prend pour expliquer des règles et des exercices de calcul à un jeune élève très attentif.

1 Shesh Besh – jeu très populaire au Moyen-Orient, très proche du Backgammon issu de la famille des “jeux des tables” et dont l’origine remonte à la nuit des temps. Le Shesh Besh, appelé aussi Tavli, très semblable au jacquet occidental, serait d’origine turc.

Drapeau Sang et Encre

J’avais pris place face à la mer sur l’assise de béton soutenant le monument du Drapeau Encre, érigé à la mémoire des premiers combattants venus libérer le Um-Rashrash1 d’antan, devenu depuis l’Eilat d’aujourd’hui. J’ai de tout temps aimé contempler longuement la mer, des heures durant.

C’est l’heure du crépuscule. La mer est calme et lisse comme un miroir. Au-dessus de la plage déserte le ciel d’Aqaba se teint d’une couleur rouge-sang. Je goûte avec bonheur l’air frais et iodé soufflant de la mer, sous la caresse des derniers rayons du soleil couchant qui s’enfonce lentement dans les eaux flamboyantes de la mer rouge. L’obscurité ne tardera pas à envelopper rapidement ce beau paysage diluant formes objets et couleurs. Cet endroit enchanteur et merveilleux me plonge dans un état d’âme particulier. Il éveille en moi amour et espoir, des sentiments d’appartenance, de calme et de paix. Si lors de mon enfance j’avais déjà pris l’habitude de contempler la mer pendant de longues heures, l’instant présent me semblait différent, privilégié et suscitait en moi le désir de l’incruster dans ma mémoire.
Face à la mer, émerge lentement en moi une odeur, un relent de souvenir. La lettre d’un ami impressionné par une série d’articles parus dans la presse à sensations. Et ainsi m’écrivait-il :
“Au lieu d’écrire des récits se rapportant à tes souvenirs du Maroc lointain, écris donc une histoire actuelle, basée sur la réalité de la ville où tu vis. Sous le titre: Drapeau Sang et Encre, Eilat en 2002.”
Quelle image d’Eilat est donc perçue par l’observateur distant ? Celle d’une ville de pubs, de prostituées hantant des motels et des Saloons dans le style Western sauvage à l’américaine ? Une profusion de parieurs, de brigands et de voleurs à la tire, disséminés dans les espaces ouverts et dans les centres commerciaux, avec trois affaires de meurtre par semaine ? Par mois ? Des hommes surexcités, en mal de sensations fortes, courant nus dans les rues de la ville, aux yeux de parents indignés, accompagnant leurs enfants à l’école ?
Des plaintes fréquentes à caractère urgent adressées aux services de police ont entraîné la parution de l’article : “Une ville peu sympathique, et pour l’éducation des enfants et pour les sorties du soir”, à la une des journaux du centre de notre pays.
Signe mon ami sa lettre.

Je termine ma lecture et éclate de rire. Telle Israël décriée à travers le monde, telle la ville de Eilat aux yeux des Telaviviens. Une sorte de contrée lointaine, insolite et étrange, violente et dangereuse. Je relis la lettre de mon ami et me souris à moi-même. L’Eilat dans lequel nous vivons depuis de longues années, dans lequel nous tombons amoureux, nous marions, fondons des familles, générons et éduquons nos enfants, est très différente de l’Eilat sombre décriée par les journaux visant à marquer et à influencer l’opinion publique israélienne.
J’habite à Eilat depuis trente ans et je peux affirmer, je sais que, vue de l’intérieur comme de l’extérieur, elle restera une ville exceptionnelle offrant une excellente qualité de vie aux familles et aux enfants, tout en assurant une cohabitation paisible, sans crainte et sans peur. Combien de pages débordant d’amour, de grâce et de délicatesse n’aie-je dédié à cette ville !

Les problèmes à Eilat ont débutés avec la venue de la dernière immigration et avec l’apparition soudaine des bateaux-casinos…
Voyez, là, quasiment à mes pieds, émergeant du fond des eaux rouges, l’éclat d’une capsule de bouteille ; je me suis habitué à cela. Parfois, il nous arrive de voir échouer sur la plage des cannettes de Coca-Cola en provenance d’Aqaba, étiquetées en arabe. Comme une sorte de clin d’oeil émanant d’un lieu interdit. Cette fois-ci c’est un bonjour en forme de bouteille. Cette bouteille-là venant à moi, l’air de me tendre la main, attendant d’être prise. C’est une bouteille de couleur verte, qu’un long séjour dans l’eau a recouvert d’une mince couche d’algues et de calcaire. Une bouteille de champagne, jetée par-dessus bord, dans le feu de l’une des fêtes animées et sauvages, qui se tiennent à bord de l’un des bateaux-Casino.

Le ciel commence à s’obscurcir. Les soldats de bronze laissent flotter leur drapeau dans le vent soufflant du large. Je regarde la statue d’airain et me dit que les anciens eilatiens qui descendent à la plage et buttent sur un bonjour sous forme de bouteille issue de l’un des bateaux-casino, n’y voient pas seulement le reflet des jeux, des mises et des parieurs agglutinés dans leurs embarcations bruyantes et violentes.
Les vétérans portent dans leur coeur le drapeau d’encre historique et considèrent le drapeau de sang comme un épisode révolu.
Tel l’un de ces débris, de ces résidus que la mer démontée rejette sur le sable et que, le moment venu, elle reprend et engloutit à jamais dans ses pures profondeurs abyssales.

1Um-Rashrash, l’histoire d’Eilat débute quelques temps après la création de l’état d’Israël (14 mai 1948). ? cette époque, il n’existait que quatre huttes de terre bâties au bord de l’eau. Dans ce lieu appelé Um-Rashrash, La Mer du Murmure, se côtoyaient des gardes britanniques, jordaniens et égyptiens. Le 10 mars 49, une garnison israélienne se déploie vers le sud, dans le cadre de l’une des deux phases de l’opération Ouvda, ” fait accompli “. Le drapeau du nouvel état créé doit être hissé, mais personne n’en possède. Alors, sur un drap immaculé, quelqu’un trace avec de l’encre bleue l’étoile d’Israël et lève cet étendard. Depuis cette date, il est soigneusement conservé et est utilisé lors de toutes les commémorations historiques.

L a C o l o m b e d e l a P a i x

Par beau temps, à vol d’oiseau, d’un seul et même point de vue, un vaste panorama englobant quatre pays s’offre devant les yeux : là devant soi, c’est Israël ; sur la gauche, au-delà des eaux du golfe se profile Aqaba en Jordanie ; les monts éloignés sur la droite, c’est le Sinaï et à l’horizon oriental, en regardant attentivement, il est possible de distinguer l’Arabie Saoudite.
Eilat a la particularité de chevaucher ces quatre points géographiques. Dans le golf Aqaba-Eilat, deux localités qui, vues du ciel, paraissent se fondre en une seule et même grande agglomération, on observe depuis de nombreuses années l’apparition d’un fait insolite. Une sorte de phénomène naturel unique en son genre. De massives migrations d’oiseaux en quête de nourriture, faisant un va et vient constant et spectaculaire entre les deux localités.

Un couple de pigeons avait pris ses quartiers sur le rebord d’une fenêtre au cinquième étage d’un immeuble locatif à Eilat, virevoltant, souillant et roucoulant jour et nuit. Ce fut d’abord un pigeon mâle qui atterrit sur le rebord de la fenêtre, le col brillant, éclatant, affichant une gorge puissante au-dessus d’un abdomen impressionnant. Sa compagne atterrit derrière lui, petite et gracieuse, le plumage blanc comme neige. Le mâle se cambre en arrière, s’étire, redresse le corps et bombe le torse, le regard flou, les yeux dans le vague. Elle s’approche de lui. Il se rengorge et s’envole, paradeur, dans un déploiement d’ailes, fier de sa beauté et de ses atouts. Il fait le tour du bâtiment et revient.
Elle se tient sur l’extrémité de son perchoir et lance de petits regards saccadés alentour. Il la fixe un instant, elle lui rend un regard intimidé. Il s’approche d’elle, enfouit le bec dans sa tête et dans son ventre, puis leurs becs se soudent, ils “s’embrassent”. Il se sépare d’elle et entame une ronde, une parade de séduction riche d’effleurements et de frottements. De sa tête, elle le caresse. Il exhibe une gorge éclatante et brillante, déploie les ailes et, d’un bond, atterrit sur son dos, la couvre et se soude un instant à la femelle consentante.
Et ainsi de suite, de jour comme de nuit, un spectacle ininterrompu, agrémenté de sons de cour et de bruissements d’ailes.

La colombe eilatienne appartient à une espèce très particulière unique en son genre. C’est le produit de la colombe commune en Israël, la colombe des rochers – Columba rupestris – et la colombe domestique. Sa couleur varie entre le blanc, le gris et le gris clair. Deux bandes noires recouvrent ses ailes. Sa tête brille d’un éclair métallisé, vert ou violet pourpré. La colombe, communautaire, nidifie en bandes organisées indistinctement dans des bâtiments abandonnés ou habités. ? Eilat, les colombes font preuve d’une grande faculté d’adaption, se fondent dans tout milieu et composent avec toute situation. Tous les efforts déployés par les eilatiens pour s’en débarrasser sont à ce jour restés vains et semblent plutôt renforcer leur pouvoir de résistance.

Le propriétaire de la maison était résolu à s’en débarrasser par tous les moyens. Il eut recours aux stratagèmes les plus récents et s’essaya à toutes les idées modernes existantes censées les chasser du rebord de sa fenêtre. Mais rien n’y fit. ? bout de ressources, il se résigna à boucher l’ouverture, à murer la fenêtre de l’intérieur et pris le parti de les oublier et de les ignorer. Il s’en va, il se retire, il renonce.

Entre temps, les volatiles à l’abri de toute intrusion, s’occupent d’assurer la relève et de produire en toute tranquillité la génération de continuité. La femelle pond deux oeufs blancs plusieurs fois par année qu’elle couve en toute quiétude, cependant que le propriétaire se tient coi, le regard fixe. Observateur passif aux yeux écarquillés, bouillant intérieurement et gardant le silence. Il n’a que quelques heures de répit par jour, des moments de grâce durement gagnés – une belle accalmie lorsque les pigeons s’envolent vers Aqaba.

Jour après jour, aux petites heures du matin, avec le lever du soleil, tandis que l’air est encore pur, vif et transparent et qu’un jour nouveau s’annonce, les oiseaux s’élancent vers le ciel, comme mystérieusement mus par un ordre venu d’en haut.
Des dizaines de formations de pigeons se constituent à Eilat, prennent leur envol en direction de Aqaba et s’abattent sur le port de mer qui la borde. ? Eilat, ne restent que les malades, les blessés, les oisillons tendres et fragiles perchés sur les toits et les rebords de fenêtres. Du haut de leur vol, les colombes distinguent les quatre pays et jouissent du paysage époustouflant du golf d’Aqaba.
Aujourd’hui encore, nul n’est en mesure d’expliquer le mystère entourant aptitude et faculté à identifier leur lieu de destination. Comment, au grand jamais, dans leur périple entre Eilat et Aqaba, en empruntant la route claire séparant les deux cités, ils ne se sont perdus en chemin.
? Aqaba, cette multitude de pigeons en quête de nourriture, s’abat sur le port de mer regorgeant de graines et de semences. De gigantesques entrepôts débordant de céréales se dressent dans le port voisin, abritant les précieuses denrées déversées par un grand nombre de navires marchands convoyant leur marchandise vers la Jordanie, l’Irak, les Etats-Unis et autres pays.
Les pigeons y passent une grande partie de la journée avant de reprendre le chemin du retour, de revenir vers nous à la tombée de la nuit, rassasiés et repus, virevoltant joyeusement en direction de Eilat et survolant un golf éblouissant, éclairé de milles lumières multicolores. Et sans doute, afin d’alléger leur vol de retour au bercail, ils ne manquent pas de lâcher quelques reliquats résiduels issus de leur digestion quotidienne.

Au coeur du Golf, en pleine mer, passe la frontière virtuelle entre Israël et la Jordanie. Il y a peu d’années, alors qu’aucun traité de paix n’entre les deux pays n’existait encore, le propriétaire se contentait d’admirer le paysage à travers sa fenêtre et rêvait du jour où il pourra contempler Aqaba sans devoir recourir à une longue vue ou à une paire de jumelles.
Les pigeons n’en avaient cure et traversaient allègrement la frontière en toute impunité. Tel un augure, un présage de la paix à venir entre Israël et la Jordanie. Tout un symbole.

Traduction, adaptation et annotations : Jacob-Rony Ruimy.

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